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De la beauté du bel canto avec Ekaterina Siurina et Elīna Garanča

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Genève. Grand Théâtre. 30-XI-2014. Vincenzo Bellini (1801-1835) : I Capuletti e I Montecchi, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani d’après la pièce Giulietta e Romeo de Luigi Scevola. Version concertante. Avec : Elīna Garanča, Romeo ; Ekaterina Siurina, Giulietta ; Mathias Hausmann, Capellio ; Yosep Kang, Tebaldo ; Nahuel Di Pierro, Lorenzo. Chœur du Grand Théâtre de Genève (dir. Alan Woodbridge), Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken Kaiserslautern, direction musicale : Karel Mark Chichon.

Ekaterina Siurina.02Il en est de certains concerts qu’on voudrait que jamais ils ne cessent. Celui que nous offre le Deutsche Radio Philarmonie Saabrücken-Kaiserlautern, son chef avec les voix d’ et d’ avec cette version concertante de I Capuletti e I Montecchi de Bellini est de ceux-là.

On attendait un duo Elina Garanca et Aleksandra Kurzak (Madame Roberto Alagna à la ville). Si les deux chanteuses étaient superbement présentées sur les affiches placardées en ville, la star montante du lyrique, la soprano bulgare a déclaré forfait. Bien sûr, la mention « souffrante », passe-partout des divas favorisant souvent des contrats plus juteux, est mise en avant. Alors, on se dit qu’à défaut de grives, on mangera des merles ! Remplacée par la soprano russe , c’est du caviar qu’on a dégusté.

Hector Berlioz disait de I Capuletti e I Montecchi « qu’elle était l’une des partitions les plus médiocres de Bellini ». Les premières mesures de l’ouverture ne sont certainement pas là pour contredire le compositeur français. Même jouées avec soin, cette page bellinienne ne soulève pas l’enthousiasme. Peut-être doit-on cette retenue à la direction d’orchestre de qui manque de la légèreté et de l’autorité brillante qui fait le caractère italien, l’italianité de cette musique, comme l’élégance fait la caractéristique de la musique française. Par la suite, le Deutsche Radio Philarmonie Saabrücken-Kaiserlautern s’avère un excellent accompagnateur des chanteurs, alliant rigueur et précision, offrant aux interprètes un support de choix.

Côté solistes, c’est du très haut de gamme. Hors la mezzo , pas de stars mais des chanteurs impeccables. A commencer par le ténor (Tebaldo). Doté d’une voix puissante, très timbrée, chargée d’harmoniques, il empoigne son premier air avec une superbe assurance. En grande forme le ténor coréen donne le ton aux autres protagonistes. A eux de s’élever au niveau. Piqué au vif, sans se démonter, le baryton (Capellio) montre sa connaissance accomplie du phrasé belcantiste avec sa voix d’airain admirablement conduite. Et ce n’est pas la voix boisée de (Lorenzo) qui dépareille de celles de ses collègues.

Garanca.01 Avec un tel niveau de chant, on se demande si les deux rôles-titres seront à la hauteur des démonstrations vocales entendues jusqu’ici. Dès les premières notes de Elīna Garanča (Romeo), le doute n’est plus permis. Même si la direction de Karel Mark Chichon se fait plus subtilement soignée pour l’accompagnement du chant de son épouse, la mezzo lettone affiche une telle classe qu’elle respire l’évidence. Avec une redingote cintrée aux broderies d’or rose, un pantalon fuseau, les cheveux blonds tirés en arrière terminés par une courte queue de cheval, la voix volontairement durcie, le vibrato contenu, elle campe parfaitement le jeune et noble garçon de la famille des Montaigus. Centrée, splendidement plantée, elle projette sa voix avec une froideur opiniâtre mais toujours empreinte d’une diction minutieusement soignée. Elle est le jeune homme que l’éducation n’autorise pas la mélancolie amoureuse. Elle gardera cette voix de jeune combattant jusqu’à l’antépénultième scène, quand Romeo se trouve devant le tombeau de Giulietta. Là, soudain, la voix d’Elīna Garanča s’altère. Elle devient d’une douceur incroyable. L’instant du drame l’enveloppe. Comme dans un mystérieux échange, sa voix submerge l’âme de l’auditoire.

Cette émotion, c’est aussi la soprano Ekaterina Siurina (Giulietta) qui en est l’artisan. La voix de la soprano russe bouleverse immédiatement. D’abord, on peine à croire à la beauté de ce qu’on entend. Déjà, dans le récitatif précédent l’air « Oh ! Quante volte. », on entrevoit une voix d’exception. Une voix d’une clarté, d’une beauté, d’un cristal incroyable et d’une fragilité sublime. Chaque note, chaque mot est ciselé dans un discours vocal d’une sensibilité renversante. Avec une application extrême, la soprano russe nous emmène dans la douceur enflammée de l’amour de Giulietta pour Romeo. Quel phrasé, quelle force, quelle subtilité de ton, Ekterina Siurina est certainement l’une des plus belles voix jamais entendues sur la scène du Grand Théâtre de Genève depuis de nombreuses années. Le public ne s’y trompe pas lui réservant un triomphe à l’issue de son air.

En mentionnant la très bonne prestation de la phalange masculine du , dont on a particulièrement apprécié le son des ténors, le public a réservé de très chauds applaudissements aux protagonistes de ce concert. Si les duos entre Romeo et Giulietta sont des moments d’un charme absolu, la tenue générale de ce concert relève d’un travail de mise au point entre les solistes et l’orchestre de grande qualité. Un soin qu’on aimerait retrouver plus souvent dans les salles de concerts ou dans les maisons d’opéra.

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Genève. Grand Théâtre. 30-XI-2014. Vincenzo Bellini (1801-1835) : I Capuletti e I Montecchi, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani d’après la pièce Giulietta e Romeo de Luigi Scevola. Version concertante. Avec : Elīna Garanča, Romeo ; Ekaterina Siurina, Giulietta ; Mathias Hausmann, Capellio ; Yosep Kang, Tebaldo ; Nahuel Di Pierro, Lorenzo. Chœur du Grand Théâtre de Genève (dir. Alan Woodbridge), Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken Kaiserslautern, direction musicale : Karel Mark Chichon.

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