Marie-Nicole Lemieux, une Dalila au port altier

La Scène, Opéra, Opéras

Montréal. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place-des-Arts. 24-I-2015. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Samson et Dalila, opéra en trois actes et quatre tableaux, livret de Ferdinand Lemaire. Mise en scène: Alain Gauthier ; décors : Anick La Bissonnière/Éric Olivier Lacroix ; costumes : Dominique Guindon ; éclairages : Éric W. Champoux. Vidéographie : Circo de Bakuza ; Consultant Vidéo : Olivier Ouellet Hébert. Avec : Endrik Wottrich, Samson, ; Marie-Nicole Lemieux, Dalila ; Gregory Dahl, Le Grand Prêtre ; Philip Kalmanovitch, Abimélech ; Un Vieillard Hébreu, Alain Coulombe ; Aaron Sheppard, Premier Philistin ; Second Philistin, Christopher Dunham ; Un Messager, Pasquale D’Alessio. Chef de chœur : Claude Webster. Chœur de l’Opéra de Montréal. Orchestre Symphonique de Montréal. Direction : Jean-Marie Zeitouni.

_yrc3885_0Samson et Dalila à l’Opéra de Montréal, un spectacle qui donne à entendre plus qu’à voir.

Afin de souligner les 35 ans de vie de l’Opéra de Montréal, le spectacle a été retardé par les discours de Pierre Dufour, directeur général de la Maison, suivi de celui du maire de Montréal, Denis Coderre – provoquant un fou-rire sur la prononciation du nom de « Saint-Saëns »… Saint-Sins ! (sic) » – décidément plus près d’une équipe professionnelle de baseball qu’il veut ramener à tout prix dans sa ville que du monde lyrique. En conclusion, quelques mots de la ministre québécoise de la Culture et des Communications, madame Hélène David. Après quelques remerciements d’usage, nous entendîmes enfin les premières notes du Prélude de l’opéra de .

Samson et Dalila est le seul opéra de l’auteur de la Danse macabre, du Carnaval des animaux et du Déluge, à se maintenir fermement au répertoire. Quelques tentatives ont été faites pour ressusciter les opéras Henry VIII, la Princesse Jaune ou encore Hélène. Tout dernièrement, les Barbares ont connu les honneurs d’un enregistrement. Mais comment définir Samson et Dalila ? Un opéra sacré ? Un oratorio ? L’oeuvre y perdrait-elle vraiment, présentée en version concertante ?

Il est certain que l’opéra recèle des trésors. L’oeuvre n’est pas avare de choeurs, duos – ceux de la haine, Dalila et le Grand Prêtre et celui de la trahison, Dalila et Samson, qui lui fait suite. Et comment ne pas tomber sous le charme des trois airs sublimes de Dalila, « Printemps qui commence » au premier acte ; « Amour, viens aider ma faiblesse », et « Mon coeur s’ouvre à ta voix » au deuxième.  De la victoire de Samson jusqu’à sa déchéance, nous suivons le parcours du héros. Malheureusement, du point de vue de la mise en scène, que de temps mort. ne réussit guère à donner vie aux personnages bibliques. Abimélech et les soldats, au premier acte, sont à peine effleurés par la main de Samson. On se demande pour quelle raison d’autres soldats reviennent sur scène. Le tout ressemble à des tableaux inanimés. La vidéographie du Circo de Bakuza rate sa cible, particulièrement à la Bacchanale. Le décor, froid, dépouillé à l’extrême, manque d’intérêt. Les costumes renvoient à l’âge d’or de l’opéra péplum. L’éclairage diffus, nous plonge constamment dans la pénombre.

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Pendant la Bacchanale, sans corps de ballet, le choeur rampe sur scène. Les images projetées entre les colonnes… du Temple, sont dignes des peep shows. Ce sont les seuls attraits ouvertement sexuels. Le finale du ballet renvoie à l’écroulement des tours jumelles. Mais sur scène, tout érotisme a été éliminé, tout désir charnel est absent. Que de froideur !

L’interprétation vocale est sans reproche. Le Grand prêtre interprété par déploie un beau baryton, avec une projection qui s’améliore d’acte en acte. Le rôle épisodique d’Abimélech de Philip Kalmanovitch est correct, idem du Messager par le ténor Pasquale D’Alessio.

Le ténor , voix puissante, quelque peu monolithique fait sensation. Belle présence sur scène, particulièrement au dernier acte, « Vois ma misère » où il fait éclater sa peine, ses remords, sa douleur. Son français quoique perfectible est compréhensible.

La contralto a les qualités requises pour devenir une grande Dalila. Vocalement, ce rôle arrive à point nommé dans sa carrière. La voix est impressionnante et déploie un éventail de sentiments sans forcer le trait. Cependant, peut-on lui reprocher – à elle aussi – une certaine froideur. Il lui manque sans doute, un peu d’abandon. Le port altier, la démarche noble annulent en partie le poison versé dans les veines de son amant. Les effets pervers de la tentatrice ne se font pas sentir. Elle déambule sur scène comme une reine, fière de sa conquête avant même de conquérir. Cela demeure figé, froid, distant. Nous aurions préféré moins de vanité et plus de vérité. Dalila jette à peine des regards du côté de Samson. Démarche noble, une Dalila au port altier – si la sensualité est absente, la force du chant est à couper le souffle.

Le chœur offre une fois de plus une prestation admirable, dans un français soigné. Souvent sollicité, il devient, à chaque apparition, de véritables moments de grâce. Saluons le travail toujours excellent de .

L’orchestre fait un travail admirable. Maestro Zeitouni à la tête de l’ fait ressortir les ors de cette musique enivrante aux raffinements orientalisants. Il obtient de  tous les pupitres, les couleurs, les rythmes qui prouve que cette partition est un chef-d’œuvre de sensualité.

Crédits photos : Yves Renaud

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