Pelléas et Mélisande, entre cruauté et désespoir : la bande à Golaud

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon, Opéra de Lyon. 8-VI-2015. Claude Debussy (1862-1918), Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes et douze tableaux, sur un livret emprunté à la pièce de théâtre homonyme de Maurice Maeterlinck. Christophe Honoré (mise-en-scène) ; Sébastien Lévy (dramaturgie) ; Alban Ho Van (décors) ; Michael Salerno (vidéographie) ; Thibault Vancraenenbroeck (costumes) ; Dominique Bruguière et François Menou (lumières). Avec : Bernard Richter (Pelléas) ; Hélène Guilmette (Mélisande) ; Vincent Le Texier (Golaud) ; Jérôme Varnier (Arkel) ; Sylvie Brunet-Grupposo (Geneviève) ; Léo Caniard (Yniold, joué) ; Cléobule Perrot (Yniold, chanté) ; Jean Vendassi (Le médecin & le chauffeur). Chœur de l’Opéra de Lyon, Orchestre de l’Opéra de Lyon, Kazushi Ono (direction musicale).

Debussy, Pelléas & Mélisande, photo 2, par Jean-Louis FernandezPorté par sa pensée et par son exercice du cinéma, a écarté les oripeaux de l’étouffant drame symboliste et de ses frêles personnages. Lisant, enfin, le drame de Maeterlinck, il en a questionné le cœur. Si Maeterlinck devient, enfin, à l’opéra, l’égal d’Ibsen et de Strindberg (les comédiens le savent depuis longtemps), le tandem Ono-Honoré rappelle que Pelléas et Mélisande est un théâtre où la cruauté le dispute au désespoir.

Depuis sa première (1902), Pelléas et Mélisande porte un double lest. Dans tout ouvrage sur Debussy, les décors de Jusseaume (le compositeur les railla) sont reproduits, au point que, même en 2015, les contester serait blasphème ; il s’agirait de toujours désaltérer le spectateur à la fontaine des aveugles et de l’installer au pied d’une tour. Quant aux personnages, ils seraient mités par une plaintive mélancolie qui les rendrait diaphanes et malingres. Pourtant, si chacun, dans la profession lyrique, avait attentivement lu toute l’œuvre dramatique de Maeterlinck, il y aurait affronté un théâtre de la cruauté et de la solitude et aurait placé ce dramaturge dans la lignée qui unit Poe et Debussy à Artaud, en passant par ses contemporains boréaux Ibsen et Strindberg. Il aurait découvert que le répertoire lyrique porte peu d’êtres aussi cruels que Golaud. Et il se serait rappelé que les projets lyriques que Debussy envisagea sans les achever se nourrissaient d’Edgar Poe et de ses morts-vivants.

Allant droit au but, a atteint une cohérence totale : dans ce lyonnais Pelléas et Mélisande, règne un clan familial opaque que dynamitent Mélisande et Pelléas. Ce clan est un réseau criminel (a minima, la prostitution) dont une Jaguar est l’outil de représentation. Ordinairement négligés, Arkel (il ne serait qu’un sénile ratiocineur) et Yniold (vite s’en débarrasser après qu’il ait chanté) participent pleinement à l’espace dramaturgique. Ainsi le parrain est-il le bisaïeul (certes diminué, Arkel n’a rien perdu de sa torve méchanceté), tandis que le mari de Geneviève existe (certes dans le hors-champ car seul le livret le nomme), que Golaud se détruit en s’énamourant de Mélisande et qu’Yniold est déjà aussi corrompu qu’Arkel (tous deux sont également épris de Mélisande). Adjacents à cette lignée du crime, Pelléas, écartelé, désire partir (pour retrouver Marcellus, en un furtif salut à Hamlet), alors que Mélisande, éperdue, s’efforce de ne pas transiger pas avec la vérité et, au travers de ses nombreux changements d’aspect (vêture, perruque « Mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour »), cherche qui elle est. Bouleversant portrait d’une humanité aussi manipulatrice qu’éperdue, et qui fait tant écho à notre aujourd’hui.

Debussy, Pelléas & Mélisande, photo 3, par Jean-Louis Fernandez

Dans une cour que bornent un muret et une porte donnant accès à la mer, le décor, lui aussi oppressant, est fait de puissants bâtiments d’usine, sauf quand le plateau, nu, ouvre, à un écran où sont projetées des images alla Lynch (Mulholland Drive). Ces éléments ne seraient rien sans la direction d’acteurs, précise et ultimement cohérente, dont, dans ses films, Christophe Honoré est l’orfèvre intelligent et fasciné, et sans le permanent sens musical dont il fait preuve à chaque instant. Rares sont les metteurs en scène qui, à l’opéra, entrent à ce point en intelligence, y compris rythmique, avec une partition.

, à son sommet

Une fois encore, fait merveille. Avec un Orchestre de l’Opéra de Lyon sous son plus riche visage (des bois libres et à l’intonation exemplaire, et des cordes qui, denses, palpitent de vie), il a été totalement complice de la mise en scène : rythmicien virtuose, il a créé un matériau charnu, articulé et, lorsqu’il est nécessaire, véhément et angoisseux. De cette pâte orchestrale, il a fait un autre personnage principal. Du très grand art.

Quant au plateau vocal (son élocution française fut limpide), il a honoré les sollicitations de la fosse comme du plateau. Dans une distribution où le rôle de Golaud domine, a impressionné, tant théâtralement (les failles du personnage saillent) que vocalement (densité timbrique, autorité vocale, palette de couleurs). Avec son timbre charnu et sa présence vocale, a captivé, offrant une Mélisande humaine et assoiffée de vie malgré sa désespérante destinée. Rarement Pelléas n’aura paru aussi juvénile qu’avec , au timbre solaire et à la troublante subtilité théâtrale (des élans amoureux propres à un jeune premier de cinéma, comme chez Téchiné). Osant métalliser son timbre et émacier sa silhouette, est un inquiétant Arkel, au jeu ardent même lorsqu’il se tait. La toute fraîche mue du jeune (Yniold) a nécessité son dédoublement vocal par un talentueux camarade de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon () sans que cette dualité fonctionnelle ne trouble le spectateur.

En un mot comme en cent, une production de Pelléas et Mélisande qui en renouvelle l’entendement et qui magnifie la poignante poétique debussyste, celle de La Mer et d’En blanc et noir.

Crédits photographiques : (c) Opéra de Lyon/ Jean-Louis Fernandez 

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