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Strasbourg : La Dame de Pique sur tapis vert

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 16-VI-2015. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : La Dame de Pique (Pikovaïa dama), opéra en trois actes et sept tableaux sur un livret de Modeste Tchaïkovski, d’après la nouvelle d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Robert Carsen, réalisée par Christian Räth. Décors : Michael Levine. Costumes : Brigitte Reiffenstuel. Lumières : Robert Carsen et Franck Evin. Chorégraphie : Philippe Giraudeau. Avec : Misha Didyk, Hermann ; Tatiana Monogarova, Lisa ; Roman Ialcic, le Comte Tomski ; Tassis Christoyannis, le Prince Eletski ; Malgorzata Walewska, la Comtesse ; Eve-Maud Hubeaux, Pauline ; Gaëlle Alix, Macha ; Violeta Poleksic, la Gouvernante ; Jérémy Duffau, Tchekalinski ; Andrey Zemskov, Sourine ; Peter Kirk, Tchaplitski ; Nathanaël Tavernier, Naroumov ; Sunggoo Lee, le Maître de cérémonies. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello) ; Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction musicale : Marko Letonja.

Dame de Pique (Strasbourg15)-11Reprise à l’Opéra national du Rhin de La Dame de Pique coproduite avec Zurich. Plus que la mise en scène sans surprise de , c’est la distribution parfaitement équilibrée et dominée par la somptueuse Lisa de ainsi que la direction ultra-romantique de qui emportent l’adhésion.

C’est sur une production de La Dame de Pique au Festival de Spoleto que fit ses premières armes d’assistant metteur en scène. Avec ce retour aux origines, force est pourtant de constater que ni l’opéra de Tchaïkovski, ni la nouvelle de Pouchkine dont il est tiré n’ont su stimuler outre mesure son imagination. Bien sûr, la perspicacité et l’intelligence de la réflexion sur l’œuvre, le soin et la qualité de la réalisation (avec toutefois des changements de décor un peu longuets et faisant chuter la tension), la précision éclairante des indications scéniques aux chanteurs (avec cette fois quelque chose de mécanique et peu naturel dans les déplacements du choeur), la force ou la simple beauté de certaines images (la Comtesse ôtant sa perruque et déployant sa chevelure blanchie, Lisa devenue folle et tournant inlassablement en rond, l’enterrement de la Comtesse et l’apparition de son spectre) font qu’aucune mise en scène de ne saurait être négligée ou indigne d’intérêt. Tout particulièrement remarquable, son travail avec Franck Evin sur les éclairages, violents, cliniques, découpant des ombres portées sur les murs, crée un climat fantastique voire expressionniste parfaitement en accord avec le livret.

Mais tirer parti de l’obsession, certes centrale, de Hermann pour le jeu afin de placer toute l’action dans le décor unique d’une salle de casino, entre les parois matelassées d’un tapis vert ou d’une cellule d’isolement psychiatrique, est trop réducteur ou trop facile. Et pour mieux faire tenir le concept et accroître l’impact dramatique, on supprime le chœur initial des enfants et des nounous ou la Pastorale du deuxième acte au prétexte qu’ils ne viennent pas de la nouvelle de Pouchkine mais ont été imposés à Tchaïkovski par la direction du Théâtre Mariinski afin de coller à la mode.

Pour le reste, on assiste surtout à un recyclage très bien fait du vocabulaire carsénien déjà connu : construction cyclique avec la même image initiale et finale du cadavre d’Hermann venant de se suicider, duo d’amour puis confrontation entre Lisa et Hermann épurés au centre du plateau nu, pluie de billets (verts évidemment), lit monumental tombant des cintres au lieu de la Tsarine annoncée puis occupant logiquement la place centrale de la scène suivante dans la chambre de la Comtesse.

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En tête d’une distribution impeccablement construite jusque dans ses plus petits rôles, s’impose en Lisa passionnée et vibrante puis déchirante dans le désespoir et l’abandon. Celle qui fut une mémorable Tatiana dans Eugène Onéguine avec le Bolchoï à Garnier en 2008 a toujours pour elle une blondeur et une plastique typiquement slaves qui font grand effet sur scène, une présence ainsi qu’une voix ample et généreuse au timbre somptueusement crémeux mais à l’aigu un peu durci. Son duo au début du second tableau avec le mezzo tout aussi dense et charnu de Eve-Maud Hubeaux en Pauline demeurera le moment le plus intensément poétique de la soirée. assure le rôle-titre de la Comtesse, trop souvent dévolu à des voix trémulantes et en fin de carrière, avec la plus parfaite intégrité vocale et y construit un personnage idéalement glaçant.

Il demeure bien difficile de succéder à Vladimir Galouzine, tant celui-ci a marqué pendant deux décennies le rôle d’Hermann de sa composition hallucinée aux frontières de la folie. y est parfaitement crédible, en dépit d’une légère tendance à surjouer. Vocalement, le bilan est plus contrasté car si l’endurance lui permet d’arriver sans encombre au bout du rôle, si l’aigu est solide et puissant, le médium plus étouffé ne passe qu’inconstamment la barrière orchestrale. est un Eletski luxueux et plutôt clair de timbre, dont le legato fait merveille dans son air du second acte, probablement le plus sublime de la partition. Moins tranchant, moins projeté, le Tomski de Roman Ialcic est plus en retrait.

En fosse, alterne dramatisme et lyrisme dans une conception globale résolument romantique. Un romantisme parfois échevelé, quand l’intensité des tutti couvre le plateau. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg y contribue avec un velouté des cordes qu’on ne lui connaissait pas et un engagement de tous les pupitres fort convaincant. Le Chœur de l’Opéra national du Rhin, précis et puissant, apporte sa collaboration décisive à cette soirée musicalement de très haut niveau.

Crédit photographique :  © Klara Beck

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