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Königskinder à Francfort, un chef-d’oeuvre en quête de public

La Scène, Opéra, Opéras

Francfort. Opéra. 4-VII-2015. Engelbert Humperdinck (1854-1921) : Königskinder (Enfants de roi), opéra-conte sur un livret d’Ernst Rosmer (Elsa Bernstein-Porges) adapté par le compositeur. Mise en scène : David Bösch. Décors : Patrick Bannwart. Costumes : Meentje Nielsen. Avec : Aleš Briscein (Le fils du roi) ; Sara Jakubiak (La gardeuse d’oie) ; Michael Nagy (Le vielleur) ; Tanja Ariadne Baumgartner (La sorcière) ; Magnús Baldvinsson (le bûcheron) ; Beau Gibson (le fabricant de balais) ; Chiara Bäuml (sa fille)… Chœur et chœur d’enfants de l’Opéra de Francfort (préparés par Tilman Michael et Markus Ehmann). Frankfurter Opern- und Museumsorchester ; direction : Sebastian Zierer.

KÖNIGSKINDER | Engelbert Humperdinck | WA 04.07.2015 | Oper FrankfurtMusikalische LeitungSebastian ZiererRegieDavid BšschSzenische Leitung der WiederaufnahmeHans Walter RichterBŸhnenbildPatrick BannwartKostŸmeMeentje NielsenLichtFrank KellerDQuoi de plus regrettable, dans le monde lyrique d’aujourd’hui, que l’étroitesse persistante du répertoire ? Hors Mozart, Wagner et Verdi, point de salut ?

À voir le remplissage de l’opéra de Francfort pour cette reprise de Königskinder, on doit bien avouer que cet appauvrissement volontaire est au moins autant la faute du public que celle des directeurs d’institutions : la salle n’était qu’à moitié pleine, et la canicule n’explique pas tout. Peu importe que des interprètes prestigieux, Jonas Kaufmann, Juliane Banse, Klaus Florian Vogt ou Christian Gerhaher, aient souhaité faire découvrir enfin ce chef-d’œuvre inconnu (et parfaitement accessible) : rien n’y fait, et l’œuvre créée triomphalement au Met en 1910, avec les stars de son époque, reste une curiosité pour le grand public.

Le public potentiel craint peut-être de se trouver confronté à un succédané de Hänsel et Gretel, qui est, bien à tort, lui-même pris pour une sucrerie enfantine : Königskinder n’est pas plus une version affadie de Hänsel qu’il n’est un sous-produit des drames wagnériens. L’opéra commence comme un innocent conte de fées, avec une forêt, une sorcière, une jeune fille ; il se finit comme le plus noir des drames, où l’innocence des enfants, jointe à l’humanité du vielleur, n’ont pas réussi à faire prévaloir la promesse de libération qu’incarnaient les deux « enfants de roi », morts de froid et de faim.

KÖNIGSKINDER | Engelbert Humperdinck | WA 04.07.2015 | Oper FrankfurtMusikalische LeitungSebastian ZiererRegieDavid BšschSzenische Leitung der WiederaufnahmeHans Walter RichterBŸhnenbildPatrick BannwartKostŸmeMeentje NielsenLichtFrank KellerD

La production reprise ce soir à Francfort a choisi de ne pas gommer l’aspect féérique : la couronne du jeune prince est là, la sorcière a tout d’une vraie, mais, contrairement à la production colorée d’ à Munich, elle donne à l’ensemble une couleur unique, ce noir qui est en quelque sorte la marque de fabrique des décors que réalise, cette fois sans vidéo, Patrick Bannwart pour  : ce noir n’est pas sinistre, il est au contraire le support de tous les rêves, de toutes les craintes, entre dessins enfantins et ciel étoilé. Un tel opéra, où le monde de l’enfance est essentiel, est fait pour cette équipe, qui travaille avec bonheur cet âge ambigu entre l’enfance et l’âge adulte (on se souvent de leur admirable Mitridate à Munich). Ici, le travail va peut-être un peu moins loin que d’habitude, les personnages sont dessinés avec moins de tendresse et d’attention, le noir moins vibrant d’émotions que dans d’autres de leurs travaux, mais elle est suffisamment soignée et intelligente pour faire prendre conscience au public des qualités immenses de l’œuvre présentée.

Musicalement, les quelques réserves qu’on peut faire concernent surtout le couple central : manque de vaillance, mais aussi de la souplesse nécessaire pour restituer les infinies nuances émotionnelles du jeune homme en quête de lui-même ; Sara Jakubiak semble au début mal à l’aise dans son rôle – pour elle comme pour beaucoup de ses collègues elle y fait ce soir ses débuts –, mais la raideur de sa voix et les incertitudes d’intonation du début disparaissent et l’émotion du duo final est pleinement présente grâce à elle. Autour d’eux, l’Opéra de Francfort a réuni pour cette première une excellente distribution, dominée par le Vielleur de , décidément un des meilleurs barytons d’aujourd’hui : ce rôle très valorisant demande de l’humour, beaucoup de chaleur et une grande capacité à faire porter le texte, et Nagy a tout ce qu’il faut. Tania Ariadne Baumgartner apporte une jeunesse bienvenue à la Sorcière, et les deux artisans livrent les trésors d’humour un peu sinistre que le livret réclame d’eux. Dans la fosse, l’orchestre de Francfort et son chef Sebastian Zierer rendent entièrement justice à l’orchestration infiniment riche de Humperdinck, qui est nourrie de l’expérience wagnérienne, mais en livre une variante éminemment libre, à la fois transparente et expressive, loin des clichés étouffants du postromantisme. Difficile, dans ces conditions, de résister à de tels sortilèges – reste à en convaincre ceux que les préjugés éloignent encore de ce chef-d’œuvre inconnu.

Crédits photographiques : Barbara Aumüller/Opéra de Francfort

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