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Valery Gergiev, un privilège pour Genève

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Genève. Victoria Hall. 9-IX-2015. Claude Debussy (1862-1918) : Prélude à l’après-midi d’un faune. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : « Roméo et Juliette », Suites n° 1 et 2 (Extraits). Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n° 6 en Si mineur, op. 74, « Pathétique ». Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, direction : Valery Gergiev

Gergiev(c)AlinePaley-3799Genève peut à nouveau s’enorgueillir d’avoir le privilège d’applaudir un superbe concert de à la tête d’un Orchestre du Théâtre Mariinski en toute grande forme.

Comme pour que le public saisisse bien la qualité de son orchestre, attend de longues minutes avant de lancer les premières notes de la petite dizaine de minutes du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, cette musique adaptée au ballet. Avec le chef russe, le silence impressionnant qu’il obtient de la salle est déjà de la musique. Alors, ce qu’il offre de l’orchestre est d’une densité incroyable. Dans la lenteur compacte des premières notes, sa musique vous pénètre avec la beauté et la force d’un mouvement de taï-chi. Comme un baume qu’on vous applique avec des mains qui s’appuient sur tout le corps, le chef sollicite les cordes pour que jaillisse la poésie de la musique, pour que les images qu’il peint avec son orchestre touche chacun. Valery Gergiev visite tous les recoins de cette musique qui raconte la nature, raconte les couleurs, raconte les paysages. Un grand moment d’émotion. Le sublime de cette interprétation suffirait à combler de bonheur quiconque est sensible à la beauté musicale, à l’art d’un chef unique.

Deuxième œuvre au programme de cette soirée, des extraits (malheureusement) du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev. On regrette presque de n’avoir reçu qu’une demi-heure de cette œuvre si colorée où l’Orchestre du Mariinski excelle. C’est leur musique, leur âme. Quelle vivacité, quelle dextérité des cordes dans Juliette et sa nourrice, quel lyrisme dans Les Masques, quelle force, quelle puissance, quelle autorité dans La danse des Chevaliers. On aurait aimé entendre tout le ballet, l’orchestre semblant en redemander…sauf qu’un malheureux « couac » (un faux départ ?) des violons déstabilise tout l’ensemble pour de longues minutes. Le charme est rompu jusqu’à un spectaculaire et enflammé Mort de Thibault. A nouveau Gergiev touche à l’essence même de la musique.

Le hasard du calendrier de votre serviteur lui a permis d’entendre trois fois la Symphonie n° 6 « Pathétique » de Tchaïkovski en moins de trois mois. Sur les trois exécutions de la Symphonie « Pathétique », deux sont dirigée par le chef Valery Gergiev. Si la première interprétation, lors du Festival de Verbier, avait laissé l’impression d’un investissement émotionnel intense, celle de cette soirée genevoise porte tout son intérêt sur les différences interprétatives qui émaillent ces deux versions d’une même œuvre. Délaissant estrade et partition, Valery Gergiev empoigne la direction de cette symphonie avec une expression corporelle qu’on ne lui voit que rarement. Se précipitant vers les pupitres, comme pour leur parler, il danse d’une jambe sur l’autre, élevant ses bras et les rabaissant soudainement. Il dirige son orchestre comme s’il voulait lui inculquer une vision nouvelle de l’œuvre de Tchaïkovski. Dans le second, comme dans le troisième mouvement, Gergiev tire des sons incroyables de son orchestre racontant la musique comme seuls les grands interprètes en sont capables. Dans un délire sonore, on frise la folie. Tout est admirable, on baigne dans une ambiance tragique, on reste suspendu au discours du chef, la symphonie disparaît devant le théâtre. Fort heureusement, le public de connaisseurs ne se laisse pas entraîner dans la spectaculaire fin du troisième mouvement laissant à la musique de Tchaïkovski et à son interprète le loisir d’entonner à la suite l’ultime mouvement.

C’est après de très longues minutes d’un silence complice que, comme à regret, le public se manifeste par ses applaudissements. La communion est si perceptible entre le public et le chef qu’il n’aurait pas été surpris que la salle se vide de ses spectateurs dans la continuité du silence qui termine cette hymne à la tragédie de Tchaïkovski.
Même si ce soir, Valery Gergiev n’a pas atteint les sommets de l’émotion comme ce le fut à Verbier, il faut reconnaître à Genève qu’elle jouit d’un privilège immense de pouvoir assister à de tels concerts.

Crédit photographique : © Aline Paley

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