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Le Tourbillon du Temps de l’Ensemble Intercontemporain

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris, Philharmonie 2 – Amphithéâtre, 15-XII-2015. Fausto Romitelli (1963-2004): Domeniche alla periferia dell’impero ; Luciano Berio (1925-2003): Sequenza VIII; Pierre Boulez (né en 1925) : Improvisé pour le Dr Kalmus; Gérard Grisey (1946-1998): Vortex Temporum. Solistes de l’Ensemble Intercontemporain: Emmanuelle Ophèle (flûte), Alain Billard (clarinette), Jeanne-Marie Conquer (violon), Odile Auboin (alto), Eric-Maria Couturier (violoncelle), Dimitri Vassilakis (piano).

12375187_720898188009614_8112683668477333381_o« Le Tourbillon du Temps » : voilà le titre d’un programme fort et envoûtant conçu par les solistes de l’Ensemble Intercontemporain en forme d’hommage au compositeur français (1946-1998). Au cœur de la tempête, Vortex Temporum (1994-96, pour piano et six instruments), chef d’œuvre du co-fondateur de l’école spectrale.

Le concert s’ouvrait ce soir avec le premier volet du diptyque Domeniche alla periferia dell’impero (1996-2000, pour quatre instruments) du compositeur italien , lui aussi à l’instar de Grisey, trop tôt disparu (1963-2004). A partir d’une cellule de base faîte d’un son aspiré par la flûte basse d’, le propos spectralisant du compositeur se développe progressivement au sein de cette première courte pièce, à la manière d’une végétation dépouillée, une idée d’écologie de la musique présente également chez d’autres compositeurs attachés au spectralisme, tel que Jean-Luc Hervé.

Enchaîné sans applaudissement par le violon seul de , la mythique et intense Sequenza VIII de (1976) se meut en un premier épicentre du concert. Empoignée par cœur, la pièce se trouve sublimé par l’archet de feu de la violoniste, mis ici à rude épreuve par une des partitions les plus virtuoses du répertoire. Ayant déjà enregistré la pièce en 1998 pour une (quasi) intégrale du cycle des Sequenze du compositeur italien, l’interprète emmène ce soir l’auditeur dans les moindres recoins émotionnels d’une pièce qui n’a visiblement plus de secret pour elle, mêlant à la fois précision rythmique, sens de la couleur et lyrisme intense, au sein d’une version avant tout vivante.

S’en suivait une très courte et rare pièce de  : Improvisé pour le Dr Kalmus (1969). Créée chronologiquement entre Domaines et Éclat/Multiples, elle en partage l’esthétique générale, au sein d’une sorte de mini-concerto pour piano et quatre instruments. Malgré la très courte durée (2min30), Boulez réussi à tirer de l’ensemble de belles couleurs au travers d’intéressants relais de timbres.

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Pour refermer cette première section du concert, les solistes de l’EIC nous donnaient à entendre le second volet du diptyque Domeniche alla periferia dell’impero (que dédia spécifiquement à ): couleurs plus délibérément rock et iconoclastes que son pendant entendu plus tôt dans ce concert (harmonicas et kazoos sont ici de rigueur), et rappelant par moments les hallucinantes « leçons » du Professor Bad-Trip (1998), cette deuxième courte pièce joue plus encore sur la science de l’alliage de timbres et opère plus totalement une véritable fusion de styles, faisant entendre d’une manière éminemment personnelle l’art de Romitelli.

Mais le plat de résistance de la soirée, regroupant tous les solistes présents sur scène, se trouvait être le large chef d’œuvre de Gérard Grisey Vortex Temporum (40 min), un véritable tourbillon de temps et de sons, pour piano et six instruments.

Basé sur une cellule initiale tirée du Daphnis et Chloéde Maurice Ravel, le début de l’œuvre nous emmène dans un univers liquide, où les résonances « inharmoniques » du piano (dont quatre notes ont été altérées d’un quart de ton) viennent colorer le discours gracile et volubile des bois. Les accents et désinences y sont crues, à vif, tranchantes, exhalant plus encore l’étude de résonance que constitue cette musique. Car là est la saveur toute particulière de cette œuvre, elle ne se contente pas de rentrer à l’intérieur du son, mais elle le décompose, le désagrège, comme si l’essence même de la sonorité la plus élémentaire était vue au travers d’un prisme ascétique, faisant ainsi pénétrer l’auditeur dans un « outre-son » (comme Pierre Soulages avait fait pénétrer son spectateur au cœur d’un « outre noir »).

Ajouté à cela, la belle poésie sonore contenue dans des clin-d’œil appuyés aux musiques des compositeurs dédicataires des différents mouvements (Salvatore Sciarrino pour le II, et Helmut Lachenmann pour le III), font de Vortex Temporum une œuvre majeure, marquante, que l’Ensemble Intercontemporain magnifie régulièrement au concert.

Mention spéciale ce soir au piano aquatique et minéral de , à la flûte racée d’, ainsi qu’au violoncelle à la puissance brute d’Eric-Maria Couturier.

Crédit photographique : en répétition; Domeniche alla periferia dell’impero (c) Luc Hossepied pour l’Ensemble intercontemporain

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