Iolanta / Casse-Noisette à l’Opéra de Paris : intérieurs bourgeois

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Paris. Palais Garnier. 11-III-2016 . Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Iolanta, opéra en un acte / Casse-Noisette, ballet en trois actes. Mise en scène et décors : Dmitri Tcherniakov. Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui, Edouard Lock, Arthur Pita. Costumes : Elena Zaitseva. Avec Sonya Yoncheva, Iolanta ; Arnold Rutkowski, Vaudémont ; Andrej Jilihovschi, Robert ; Alexander Tsymbalyuk, le Roi René ; Vito Priante, Ibn-Hakia ; Marion Barbeau, Marie ; Stéphane Bullion, Vaudémont ; Nicolas Paul, Drosselmeyer ; Alice Renavand, la mère, et le Corps de Ballet du Ballet de l’Opéra National de Paris. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris; Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris ; chef des chœurs : Alessandro di Stefano ; direction : Alain Altinoglu.

IolantaIolanta et Casse-Noisette présentés dans une même soirée, comme lors de leur création en 1892, sont l’occasion d’une création originale sur la scène du Palais Garnier.

Ces deux œuvres sont montées selon le souhait d’un metteur en scène bien en vogue, , qui essaye de mettre une continuité entre l’opéra qui serait une représentation en l’honneur de l’anniversaire de Marie, l’héroïne de Casse-Noisette, et le ballet lui-même, répondant à cette mise en abyme de façon assez maladroite puisque les deux ouvrages n’ont pas tellement de rapport entre eux. En créant des personnages communs entre Iolanta et Casse-Noisette (comme celui de Vaudémont que l’on retrouve dans l’un et l’autre ou bien le médecin maure Ibn-Hakia qui est aussi Drosselmeyer), la confusion se fait sans que l’on puisse très bien en saisir la finalité. Le metteur en scène est incontestablement le chef opérateur de la soirée et l’incohérence avec l’assemblage de poncifs kitsch offre une lecture au final bien plate et dommageable : que viennent faire une météorite détruisant le monde, un pas de deux avec différents couples figurant successivement les différents âges de la vie (et évidemment les femmes âgées qui se retrouvent à vivre et danser seules) ou bien une danseuse qui, en l’absence de partenaire masculin, se met à le figurer avec un doigt pointé vers cet homme qui n’est pas là ?

Iolanta est peut être ce qui suscite le moins de réserves. La musique magnifique de Tchaïkovski est admirablement bien rendue par la puissance vocale de qui joue une princesse austère, un peu grave et un peu folle mais parfaitement dans ses cordes. Pareillement, Vaudémont est interprété par à la voix un peu tendue mais qui s’en tire très bien dans son air principal, ainsi que Vito Priante. L’ensemble se situe dans un intérieur très classique, comme l’on ferait du Tchekhov, dans un cadre de scène rétréci, comme pour symboliser qu’il s’agit bien d’une représentation sur une scène de théâtre (ce que l’on comprend après coup avec le début de Casse-Noisette donc). Cette partie du spectacle reste donc la plus agréable, quand bien même l’orchestre n’est pas transcendant.

Casse Noisette

Cela se corse avec un Casse-Noisette dont on ne pouvait évidemment pas attendre une relecture classique, mais pour lequel on ne pouvait pas s’imaginer que la danse serait mise en scène comme parfois dans un opéra contemporain, sans réelle considération de chorégraphes, ce qui a pu donner lieu à de réelles erreurs de castings. ouvre les festivités avec l’anniversaire de Marie, qui devient une comédie musicale avec tous les gags du genre, et sans beaucoup de danse ; cela ne fonctionne pas trop mal et pour fixer le décor, c’est le moins pire. Mais Edouard Lock dont le langage meurtri, saccadé, heurté et très répétitif est antithétique à une quelconque évocation poétique (en cela, le divertissement est d’une longueur et d’une médiocrité rares), impose aux danseurs des visages fermés, ce qui leur fait revêtir une inquiétante allure malfaisante. Enfin, , certainement en panne d’inspiration, ne fait pas grand-chose de reconnaissable dans le style, ni de mémorable dans le genre. On s’y ennuie, malgré la très belle , au corps de femme mais avec cet indéfinissable air enfantin dans ses attitudes. y joue le rôle de son prétendant bien timide, en tant que Vaudémont.

Le propos se perd alors : est ce que Marie rêve ? Est-ce que l’apocalypse des bombes est réel ? Est-ce que ce n’est que pur fantasme ? Rien ne permet de le savoir, malgré les moyens engagés, parfois phénoménaux et impressionnants, et en dépit d’un opéra joliment mené mais que l’histoire a un peu oublié, la soirée laisse un goût de manque cruel au niveau de la chorégraphie pour la seule place qui obnubile tout le reste : celle d’un metteur en scène qui s’est fait plaisir avec ses idées, mais qui n’est pas parvenu à transmettre la joie d’un spectacle qui n’existerait que par lui-même.

Crédit photographique : Iolanta/ Casse-Noisette © Agathe Poupeney/Opéra National de Paris

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  • Ed Ouard

    Quel manque de propos terrifiant. Qu’un opéra ne rentre pas dans les clous et les codes définis par le « genre » lyrique ou chorégraphique défini pas les théâtres séculaires et vous ne trouvez à dire qu’une série de banalités. Oui, ça n’est pas classique, pas de pointes, pas de tutus, des danseurs pas tous professionnels visiblement. Tcherniakov a bouleversé le genre en faisant toute la place à un élément central de l’art opératique qui semble vous échapper : LE SENS.

    Ici, l’opéra est transformé en mignardise, sans grande sophistication. Ça n’est pas gratuit. C’est simplement un sketch pour une fête d’anniversaire. Certes, on ne le sais pas au moment où on le visionne. On ne comprend pas pourquoi une petite fille se cache dans le décor et vient titiller les acteurs pour repartir aussi sec. On est alors déstabilisé et on ne comprend ce sens qu’une fois l’opéra passé. N’est-ce pas jubilatoire d’avoir les clef de compréhension après coup? N’est-ce pas formidable d’assister à un opéra qui ne se prend pas au sérieux (et qui, au passage, est autrement moins ridicule qu’un Trouvère, où quelques stars du circuit, arrivés dans la capitale visiblement la veille au soir, balancent une succession d’airs héroïques pour transformer l’oeuvre de Verdi en un faire-valoir de leur habileté) ?

    Et ce ballet. Pour beaucoup d’entre nous il évoque Noël, une série de thèmes délicieux qui nous rappellent l’hiver au pied du sapin. Qu’à cela ne tienne, Tcherniakov nous prend au mot. Il commence par recréer ces soirées délicieuses auxquelles nous avons un jour goûté. Avec l’oncle qui amuse les convives, le cousin qui cabotine, et la tante timide que tout le monde encourage à s’exprimer. Tout cela dans un réalisme époustouflant. Mais il ne s’arrête pas là, à la façon d’un Enfant des sortilèges, il nous plonge dans l’intimité d’une petite fille. On y voit ses rêves, ses espoirs et désespoirs, enfantins, donc improbables et d’une violence inouïe. L’envie de repartir avec ce premier amour, de jeter des sorts aux invités, de faire s’écrouler par magie ce salon d’une si bonne soirée pour un caprice…

    Tcherniakov a révolutionné l’opéra ce soir. A transcendé les genres, les a réinventés. Une oeuvre n’est plus une démonstration de force, un lieu d’où nous ne sortons jamais de nos zones de confort. C’est un lieu de sens, où on nous parle de nous-mêmes, où on nous prend aux tripes.

    Plus de code, plus de genres, plus de mondanités. Tcherniakov, ça déchire.

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