Luxembourg : inceste et abus sexuel avec la Salomé de Claus Guth

La Scène, Opéra, Opéras

Luxembourg, Grand-Théâtre. 19-IV-2016. Richard Strauss (1864-1849) : Salomé, drame musical en un acte sur un livret écrit à partir de la traduction par Hedwig Lachmann de la pièce éponyme d’Oscar Wilde. Mise en scène : Claus Guth. Décors et costumes : Muriel Gerstner. Lumière : Olaf Freese. Dramaturgie : Curt A. Roesler et Yvonne Gebauer. Chorégraphie : Sommer Ulrickson. Avec : Manuela Uhl, Salomé ; Michael Volle, Jochanaan ; Jeanne-Michèle Charbonnet, Hérodiade ; Thomas Blondelle, Hérode ; Attilio Glaser, Narraboth ; Annika Schlicht, un Page d’Hérodiade ; James Kryshak, Gideon Poppe, Andrew Dickinson, Clemens Bieber et Andrew Harris, les cinq Juifs ; Stefan Sevenich et John Chest, les deux Nazaréens ; Alexei Botnarciuc et Tobias Kehrer, les deux Soldats ; John Chest, un Cappadocien ; Gideon Poppe, un esclave. Orchestre Philharmonique du Luxembourg, direction : Stefan Soltesz.

01_Salome © Bohumil KostohryzSi le parti-pris du metteur en scène allemand  paraît manifeste, son spectacle n’en reste pas moins défaillant en termes de lisibilité. Brillante prestation orchestrale, en revanche, pour un plateau vocal encore perfectible.

Coproduite avec le Deutsche Oper de Berlin, où elle fut donnée en janvier dernier, la mise en scène par de l’opéra de Strauss tente visiblement de développer, peut-être jusqu’à l’extrême, les thèmes de l’inceste et de l’abus sexuel. Si le désir d’Hérode pour sa belle-fille est certes une composante de la pièce de Wilde ainsi que, de manière tout de même moins explicite, de l’hypotexte biblique, il devient absolument central dans cette nouvelle production qui fait très clairement du beau-père de Salomé le deuxième protagoniste de l’opéra. Le prophète Jochanaan n’est d’ailleurs présenté que comme un simple sosie du roi de Judée, de même que l’héroïne est la plupart du temps accompagnée de six jeunes filles de tailles et d’âges différents, autant de versions ou d’étapes d’une Salomé harcelée sexuellement depuis le plus jeune âge : doit-on voir dans cette démultiplication une interprétation des fameux sept voiles de la danse ?

Si la thématique de l’inceste et de l’abus sexuel, de toute évidence, fait sens dans cet opéra de Strauss, on ne comprend pas forcément pourquoi il a fallu faire d’Hérode le gérant ou le propriétaire d’un élégant magasin de confection de costumes sur mesure. Salomé, en tout cas, y travaille, sans doute exploitée sur le plan professionnel comme elle l’est sur le plan sexuel. Les costumes et cravates impeccablement alignés de la deuxième partie de l’œuvre, à partir du moment de l’apparition d’Hérode et d’Hérodiade, font écho au tas de chiffons duquel émerge un Jochanaan en sous-vêtements au début de l’ouvrage. Si la décision de l’exécution du prophète est signifiée par la chute violente des monceaux de haillons tombés des cintres, sa décollation est effective lorsque Salomé arrache la tête d’un des mannequins de plastique qui ornent le magasin de son beau-père. À la toute fin de l’ouvrage, l’héroïne quitte fièrement la scène, forte sans doute d’une liberté acquise au prix non seulement de sa rébellion contre son beau-père et une mère plus ou moins consentante, mais également de son intransigeance.

02_Salome © Bohumil KostohryzSi l’on peut contester la pertinence ou le flou de certain des éléments du propos, on ne saurait nier la beauté plastique de la plupart des scènes, largement rehaussée par des éclairages particulièrement soignés. Le travail sur les mannequins, qu’il s’agisse de l’animation des objets du magasin ou encore plus simplement du figement des acteurs de chair et de sang, force lui aussi le respect. Sans doute faut-il rendre grâce à une équipe de chanteurs-acteurs particulièrement soudée qui semble adhérer au concept, aussi obscur puisse-t-il paraître de temps à autres. D’une distribution généralement solide ressort ainsi, sur le plan vocal, l’étonnant Page de la jeune , sans doute la plus belle voix du plateau. , à l’instrument usé jusqu’à la corde, n’en demeure pas moins fascinante et tout à fait à sa place sur le plan scénique dans le rôle d’Hérodiade ; elle était encore Salomé il y a peu de temps… Des compliments également pour le formidable Hérode du jeune ténor , le Narraboth des représentations berlinoises de janvier ; le concept de la mise en scène profite évidemment de la présence d’un interprète plus jeune que d’habitude. Et l’on ne saurait oublier, même si Claus Guth le néglige quelque peu en le reléguant à une place secondaire, le vaillant Jochanaan de , au chant ancré dans une solide tradition. Déception en revanche du côté de la soprano , appelée à remplacer à la dernière minute la Salomé attendue de . Si la voix ne manque certes pas d’ampleur, surtout dans l’aigu, les stridences naturelles de l’instrument, mais surtout l’incapacité de la jeune cantatrice à phraser ou à chanter legato, constituent des défauts irrémédiables quel que soit l’engagement dramatique d’une actrice talentueuse au jeu particulièrement consommé.

Superbe prestation de l’, galvanisé par la baguette analytique du chef . Peut-être le texte aurait-il bénéficié de davantage de projection si l’orchestre avait joué un peu moins fort, mais on aurait tort de se plaindre de tant de splendeur sonore.

Crédit photographique : et © Bohumil Kostohryz

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