À Berne, un Faust cauchemardesque et hué

La Scène, Opéra, Opéras

Berne. Stadttheater. 29-I-2017. Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après le poème éponyme de Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène et décors : Nigel Lowery. Costumes : Bettina Munzer. Lumières : Bernhard Bieri. Dramaturgie : Katja Bury. Avec : Uwe Stickert, Le Docteur Faust ; Kai Wegner, Mephistofélès ; Todd Boyce, Valentin ; Evgenia Grekova, Marguerite ; Claude Eichenberger, Marthe ; Carl Rumstadt, Wagner ; Eleonora Vacchi, Siebel. Chœur du Stadttheater Bern (chef de chœur : Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Jochem Hochstenbach.

Foto: © Philipp ZinnikerLe public bernois hue bruyamment le metteur en scène anglais qui présente une version cauchemardesque de Faust, le chef d’œuvre romantique de .

Si un opéra comme le Stadttheater Bern ne peut présenter des productions aussi spectaculaires que celles des grandes maisons d’opéra, on peut cependant exiger que son directeur artistique fasse preuve d’esthétisme dans les opéras qu’il présente à son public. La beauté ne coûte pas plus cher à La Scala de Milan que dans un théâtre des dimensions de celui de Berne. Depuis une dizaine d’années, en gros depuis le départ en 2007 d’Eike Gramss (1942-2015) qui, pendant seize ans, avait dirigé cette maison, trois directeurs se sont succédé à la tête de cette institution. Chacun voulant révolutionner le théâtre de rêve que doit être l’opéra n’a réussi qu’à en péjorer la qualité.

Le sommet du mauvais goût semble avoir été atteint avec cette production du Faust de avec des décors, des costumes, des lumières d’une laideur comme jamais jusqu’ici votre serviteur n’a eu le privilège d’en voir. Quel but poursuit le metteur en scène et décorateur dans ce spectacle ? Le rideau se lève sur une place de village étriquée peinte à-la-va-vite dont le centre est occupée par Faust. Un Faust ventripotent, vêtu d’une veste vert bouteille, d’un chapeau haut-de-forme, le visage grimé d’une fausse moustache et le tour des yeux blanchis soulignés d’un trait noir. Tournant autour de lui, un vieillard tenant une coupe d’un breuvage inconnu (de l’eau de Jouvence ?) que Faust tente vainement de saisir. Jetant sa perruque, le vieil homme se découvre Méphistophélès. Alors la trop petite scène pour un tel opéra se voit envahie par une ridicule horde de personnages en frac, recouverts de grandes serpillières blanches déchirées, zombies caricaturaux qui entreprennent de tourner eux aussi autour de Faust en un ballet mal réglé. Une ronde interrompue par l’apparition d’une femme au sourire béat. Obèse, tous (faux) seins dehors, tignasse blonde, elle se dandine devant l’assemblée. Vision écœurante de personnages dont on ne saisit aucunement l’intention théâtrale.

L’incohérence du propos scénique laisse pantois et, plutôt que s’en fâcher, on lâche la vision pour se laisser sombrer dans la somnolence. Quelques trois heures plus tard, les soldats cagoulés reviennent du front en arborant leur trophée du bout des doigts. Une étrange boule rougeâtre de la grosseur de leurs mains. Est-ce une tomate séchée ? Qui sait ? Auparavant, Siébel venait montrer un pyjama d’enfant à Marguerite. Geste on ne peut plus incompréhensible pour qui ne connaît l’intrigue, ou qui chercherait à comprendre les méandres intellectuels qui taraudent le cerveau du metteur en scène. Trois heures d’un combat perdu d’avance contre le sommeil, contre l’incompréhension, contre l’aberration de cette laideur ambiante continuelle.

Dans cet étrange spectacle, la plus grande partie des chanteurs semble ne pas avoir la moindre idée du sens du texte qu’ils ont à chanter. Les notes y sont mais les mots, les phrases, l’intention littéraire… En outre, la majorité des chanteurs ont une si mauvaise préparation à la diction française qu’on se voit contraint de lire les surtitres en allemand pour tenter de comprendre ce qui se chante en français ! À l’image de la soprano russe (Marguerite) à la diction incompréhensible, au chant souvent incolore qui campe un personnage dénué de caractérisation. À ses côtés, le ténor (Faust) chante Gounod comme il chanterait Wagner : à plein tube ! bien évidemment, complètement à côté du personnage romantique voulu par le livret et la tradition.

Foto: © Philipp ZinnikerLa basse (Méphistophélès) tente de centrer la scène autour de son personnage. Vocalement, il est capable de bons moments (son air Vous qui faite l’endormie retient l’attention), sans toutefois imposer une stature à son personnage qui manque, lui aussi, de caractérisation.

Seul interprète sortant de ce marasme vocal, le baryton (Valentin) convainc. Son personnage, semblant avoir été posé là par on ne sait quel miracle est vêtu convenablement, se tient avec prestance et s’exprime avec beaucoup d’authenticité. Sa romance Avant de quitter ces lieux est chantée avec une belle ampleur vocale, et la scène de sa mort avec son air Ecoute-moi bien, Marguerite est certainement le moment le plus habité de toute cette (trop) longue soirée.

Le chœur du Stadttheater est vocalement acceptable mais théâtralement si mal dirigé que ses déplacements dans l’exiguïté du plateau apparaissent lourds et souvent teintés de ridicule. Ainsi, la gestuelle de la fameuse valse Ainsi que la brise légère (pâle imitation de celle mise en scène par Stefano Poda à Turin, puis à Lausanne).

Dans la fosse, le chef d’orchestre hollandais dirige un avec beaucoup de musicalité et de sensibilité. On se souviendra certainement de sa très belle interprétation de l’ouverture de l’opéra chargée de climats tragiques. Au moment des saluts, le chef récolte une belle ovation alors que le metteur en scène et sa costumière sont copieusement hués.

Crédit photographique : © Philipp Zinniker

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  • Pierre-Yves Theurillat

    Démolir sans chercher à comprendre n’est pas digne d’un critique sérieux ! … même si on peut partager certaines remarques du commentateur.

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