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À Turin, admirable Faust visionnaire de Stefano Poda

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Turin. Teatro Regio. 7-VI-2015. Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après le poème éponyme de Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène, décors, costumes et lumières : Stefano Poda. Avec : Charles Castronovo, Le Docteur Faust ; Ildar Abdrazakov, Mephistofélès ; Vasilij Ladjuk, Valentin ; Irina Lungu, Marguerite ; Samantha Korbey, Marthe ; Paolo Maria Orecchia, Wagner ; Ketevan Kermoklidze, Siebel. Chœur et orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Gianandrea Noseda.

FAUST.01Une interminable ovation salue un Faust sublimé par une lecture théâtrale chargée de symboles dévoilés dans un écrin scénique somptueux et par la formidable densité musicale d’un , artiste d’exception.

Depuis bientôt quarante ans que votre serviteur assiste à des spectacles d’opéra, jamais son souvenir ne lui a fait connaître telle ovation à l’endroit d’un metteur en scène. Certains spectacles sont applaudis pour leur pertinence ou pour leur beauté esthétique. Parfois pour les deux mêmes. Mais à chaque fois, il se trouve quelques personnes n’embrassant pas l’univers du metteur en scène. Les plus dérangeants de ceux-ci suscitent des vagues de protestations englouties dans les quelques bravos de spectateurs criant au génie. Ici, le metteur en scène italien fait l’unanimité. Dans cette fresque du Faust de Goethe, il brosse un Faust se débattant dans une vision du concret et de l’infini. Oscillant entre le sacré et le profane, le religieux et l’athéisme, le portrait et la caricature, avec force images symboliques, en visionnaire, le metteur en scène italien nous transporte dans le mythe du réel.

Ainsi, son Méphistofélès devient-il le spectateur influent de l’amour de Marguerite pour Faust. Peut-être même que le Malin est-il le génie malfaisant de l’idéal amoureux d’aujourd’hui. Pour circonscrire son dessein, Méphistofélès l’enserre dans le décor clos de murs de pierres noires au centre desquels trône un anneau tournant sur lui-même, s’ouvrant au spirituel ou se refermant sur le monde matériel de Faust et de Marguerite. Alors, c’est le Docteur Faust au milieu d’une impressionnante montagne de livres dont il n’a plus l’intérêt, ou Marguerite devant la malle pleine de bijoux et la housse porte-habits renfermant un manteau couvert de diamants.

Cet anneau d’où sortiront, dans l’extraordinaire tableau de la nuit de Walpurgis, les trépassés, formidables danseurs et figurants, nus, corps grisâtres, sorte de vermine s’agglutinant bientôt à Faust pour l’emporter aux enfers, victime de Méphistofélès, pendant que Marguerite marche vers sa rédemption dans l’ouverture soudainement lumineuse du décor.

Symbolisme encore, ce magnifique manteau de fleurs éclatantes que revêt la candide Marguerite contre celui de fleurs fanées qu’elle portera après son infanticide. Symbolisme toujours, Méphistofélès élevé au-dessus des gens, juché sur un plateau soutenu par ses sbires, haranguant la foule avec « Le Veau d’Or est toujours debout ! » Images fortes, lorsqu’il crève le ventre gonflé de femmes enceintes en chantant « Vous qui faites l’endormie.. ». Et que dire encore du symbole osé de ce retour de l’armée, pauvres soldats désarmés, en guenilles, la tête ceinte de couronnes d’épines ? Dans un délire de costumes magnifiquement conçus, d’éclairages aux contrastes saisissants, de direction des masses chorales incroyablement vivantes, le spectacle de est un enchantement continuel. Il tient en haleine son public pendant les près de quatre heures de ce spectacle total.

FAUST.02Dans la fosse, , sans doute happé par l’exubérance scénique, tire de son orchestre et du chœur du Teatro Regio une énergie créatrice d’exception. Jamais on aura pu entendre la valse « Ainsi que la brise légère » avec une telle force doublée de tant de légèreté. Certainement l’un des plus grands chefs d’orchestre du moment (et pas seulement pour l’opéra !), Noseda s’immerge dans la musique de Gounod. Transfiguré dès qu’il prend la baguette, tout son corps et tout son visage participent à l’expression musicale. Il entraîne tout sur son passage. L’orchestre du Regio n’est jamais aussi bon que sous sa direction et le chœur, même admirablement préparé, semble se surpasser sous le regard du chef. Un chœur qu’il faut admirer, non seulement pour sa vocalité extraordinaire, mais aussi pour sa capacité théâtrale. Les exigences particulières de la mise en scène le propulse en véritable acteur lui imposant une gestuelle plus individuelle que collective.

Du côté des solistes, la distribution turinoise est de premier ordre même si l’on peut regretter que la plupart des interprètes ont une diction de la langue française trop approximative. Disons d’emblée que seule la soprano (Marguerite), par ailleurs splendide vocalement, possède une diction compréhensible de la langue française.

Dans le rôle titre, quand le ténor new-yorkais (Faust) chante un sublime « O Merveille ! », lancé lorsqu’il découvre Marguerite, il laisse espérer une interprétation artistiquement enthousiasmante. Elle ne fut qu’honnête par un certain manque d’engagement tant théâtral que vocal. A ses côtés, le baryton (Valentin) même s’il possède une voix très claire dans le registre aigu manque d’homogénéité vocale et offre un « Avant de quitter ces lieux » quelque peu décevant.

FAUST.03Sans doute la meilleure interprète du plateau, la soprano russe (Marguerite) campe un personnage d’une candeur vocalement admirable. Sans excès, le charme de la voix claire d’ illumine son interprétation. Dans « L’air des bijoux », si souvent caricaturé, la soprano s’en empare dans une totale simplicité donnant à cette page une parfaite noblesse d’étonnement juvénile. Cette apparente légèreté de ton n’empêche pas d’aborder la mort de Marguerite avec le tragique de circonstance.

Si la basse russe (Mephistofélès) se montre à la hauteur du « vilain », c’est grâce à sa voix ample, solide et d’une grande homogénéité. En Don Juan de l’Enfer, usant de sa belle prestance, il ensorcelle les protagonistes de l’intrigue. Tout au plus aurait-on aimé qu’il soigne mieux sa diction française et qu’il ajoute un peu de noirceur vocale à son interprétation. La ruse de Satan ne peut cacher son dégoût des hommes.

Un triomphe donc pour cette production (dont aucun moyen de réussite n’a été épargné), qui restera dans les annales de ce théâtre comme l’une de ses plus brillantes prestations. Non seulement pour ce théâtre, comme nous le disions plus haut, mais dans l’absolu des théâtres lyriques actuels. La présence de nombreuses caméras laisse à penser qu’un jour prochain, nous pourrons voir cet extraordinaire spectacle.

Crédits photographiques: (c) Teatro Regio Torino

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Turin. Teatro Regio. 7-VI-2015. Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après le poème éponyme de Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène, décors, costumes et lumières : Stefano Poda. Avec : Charles Castronovo, Le Docteur Faust ; Ildar Abdrazakov, Mephistofélès ; Vasilij Ladjuk, Valentin ; Irina Lungu, Marguerite ; Samantha Korbey, Marthe ; Paolo Maria Orecchia, Wagner ; Ketevan Kermoklidze, Siebel. Chœur et orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Gianandrea Noseda.

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