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L’Opéra de Lyon a de la mémoire : Elektra

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra de Lyon. 20-III-2017. Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, tragédie en un acte, sur un livret de Hugo von Hofmannstal. Mise en scène : Ruth Berghaus. Réalisation de la mise en scène : Katharina Lang. Décor : Hans Dieter Schaal. Costumes : Marie-Luise Strandt. Lumières : Ulrich Niepel. Avec : Lioba Braun, Clytemnestre ; Elena Pankratova, Elektra ; Katrin Kapplusch, Chrysotémis ; Thomas Piffka, Egisthe; Christof Fischesser, Oreste. Bernd Hofmann, Le précepteur d’Oreste ; Pascale Obrecht, La confidente de Clytemnestre ; Marie Cognard, La porteuse de traîne ; Patrick Grahl, Un Jeune Serviteur ; Paul-Henry Vila, Un Vieux Serviteur; Christina Nilsson ;Anthea Pichanick, Rebekka Stolz, Catalina Skinner-Moreno, Géraldine Naus, Marianne Croux, Jeunes Servantes ; Marie Cognard, Pascale Obrecht, Sharona Applebaum, Celia Barber, Joanna Curelaru, Sophie Calmel, Servantes. Choeur (Chef des choeurs Philip White), Studio (Directeur artistique du Studio, Jean-Paul Fouchécourt) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Hartmut Haenchen.

elektra-web-1L’Opéra de Lyon contredit l’idée que l’opéra serait un art de l’éphémère. Son Festival Mémoires regarde dans le viseur des dernières décennies et retient 3 titres. Épisode 1 : Le Couronnement de Poppée de . Épisode 2 : l’Elektra que Ruth Berghaus, décédée en 1996. Episode 3: Tristan et Isolde (aus Bayreuth !) par

Il n’y a, pas davantage que dans Salomé, d’Acte II dans Elektra. Au-delà du fait que le spectateur ne supporterait pas l’épreuve, les « deux petites chéries » de , de retour en France en ce printemps 2017, règlent leur problème en moins de deux heures ! Si Salomé est l’opéra de la luxure, Elektra est celui de la vengeance. Une fois l’un et l’autre assouvis, leur Antiquité nous abandonne à notre XXIe siècle. Et pourtant dans la proposition radicale de Ruth Berghaus, on vibre, en voyant, après le second meurtre, Elektra recouvrir sa grise tenue de condamnée du somptueux manteau royal d’Egisth, très certainement usurpé par celui-ci à Agamemnon. On se dit que cette Elektra (une des héroïnes les plus maltraitées du monde lyrique : ici elle chante attachée plus d’une heure durant !) qui désobéit aux didascalies en ne dansant pas, ne va pas davantage mourir, qu’un vrai destin de reine va s’offrir à elle. C’eût été fort. Féministe. Original. Mais la metteuse en scène allemande sait tout comme chacun combien le désir de vengeance, tout plat froid qu’il soit, peut être la véritable nourriture d’une raison d’être. Une fois consommée, la Vie perd tout son sens. Et son Elektra croule comme les autres sous la fourrure d’un après trop lourd pour elle.

Cette production a été reprise en Allemagne trois décennies durant. Malgré l’âge d’or actuel de la mise en scène d’opéra, elle conserve, au-delà de menus détails, une puissance convaincante pour le spectateur d’aujourd’hui. Le carré lumineux projeté sur le rideau de scène se lève lentement sur une vertigineuse structure immaculée à trois niveaux, veillée par une maternante figure antique et cernée par la convexité d’un cyclorama. Surplombée par le parallélépipède de la baignoire d’Agamemnon vue d’en haut, la cellule-tour de guet avec plongeoir d’Elektra (« Elektra, ma soeur, ne vois-tu pas Oreste venir?« ) occupe le deuxième étage. C’est là que se dérouleront la plupart des échanges. Au bord du vide. Surplombant la mer du gigantesque orchestre voulu par Strauss pour son opéra noir. A l’enjeu vocal que représente le point de non-retour en décibels que constitue Elektra, s’adjoint la performance physique : le vertige, mais aussi les volées de marches à gravir (la coupe est décernée à une Clytemnestre échevelée sommée de gravir les trois étages juste avant sa première intervention !) Des éclairages au scalpel (que l’on aurait toutefois souhaités plus nombreux) découpent un angoissant Palais des Atrides comme réduit à son ossature psychologique.

Une gestique schizophrénique cassant parfois les corps (les mains liées d’Elektra, les à-coups cravachés de servantes) laisse aussi la place à de parcimonieux mais bouleversants instants d’émotion (Oreste flanchant juste avant le passage à l’acte).
Les affects troubles (Elektra et Chrysotémis, Clytemnestre et ses suivantes) de ce gynécée en folie ne sont pas plus évacués que la cruauté glaçante, lorsque la mère, au moyen de son interminable traîne, cherche à étouffer la fille captive par derrière.

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On a toujours très peur de la violence du choc du premier accord d‘Elektra. Pour ce retour de l’onde hurlante à Lyon, l’angoisse se voit renforcer lorsqu’on découvre que l’Orchestre de l’Opéra de Lyon sera sur le plateau ! Cet aspect-phare de la production, né d’une contrainte (une fosse de Dresde trop exiguë pour la bonne centaine de musiciens requis pour la « musique de fées » : mais au fait comment y fit-on à la création de 1909 ? ) est très habilement ménagé par (déjà chef de la Première de cette production en 1986 !). Le début rassure et permet de conduire un immense crescendo qui, hormis le brouillon orchestral précédant l’entrée de Clytemnestre (que Böhm réussissait si bien), laisse la salle pantois (qui a osé tousser sur le Ich de Ich hab ihm das Beil nicht geben können ?)

Sur scène, l’Elektra d’ nous fait revenir elle aussi trente ans en arrière à et, au-delà, à soi-même, dans un environnement, il est vrai, plus stimulant pour les yeux. Et, plutôt que la cantatrice allemande qui se consuma sur les scènes françaises dans les deux opéras noirs de Strauss, Pankratova fait songer à la cantatrice suédoise : puissance, netteté des attaques d’un moteur rutilant sous le capot, et même pas à réviser en fin de parcours. La Clytemnestre de , loin de Resnik autant que de Meier, s’acquitte du rôle mais la voix de la mère et de la fille, trop peu différenciées, privent leurs échanges des frissons que cette production d’un autre temps mériterait. Très valeureuse même si insuffisamment lumineuse (mais qui, Rysanek mise à part ?) Chrysotémis de . Bel ensemble de servantes quasi-walkyries, toutes issues du Studio de l’Opéra de Lyon. A l’opposé de Siegfried, c’est la testostérone qui tarde à se faire entendre dans Elektra. L’Oreste joliment stylisé scéniquement de donne une émouvante réplique à sa sœur. Les autres interventions sont bien assurées hormis un Egisthe peinant à se faire entendre derrière la barrière de décibels, les sur-titres soulignant un peu cruellement son « Personne ne m’entend ? »

Saluons vraiment l’initiative lyonnaise et rêvons à demain : revoir des productions marquantes, quelle belle idée (en tous cas de meilleur sens, en ces temps de restrictions économiques, que le si frustrant alibi des versions de concert). Et il y aurait enfin, à côté de ceux qui disaient : « J’y étais », ceux qui pourraient dire : « J’y suis. »

Crédits photographiques : © Stofleth

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