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Le regard interrogateur de Jean-Stéphane Bron sur l’Opéra de Paris

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Focus sur un métier de l’ombre, suivi de répétitions de spectacles, de la création d’une œuvre, d’un ballet ou d’une nouvelle production lyrique… ResMusica propose aux spectateurs de passer du côté des coulisses à travers son dossier « Musique et danse en coulisses ». Pour accéder au dossier complet : Musique et Danse en coulisses

 

@Luc Chessex

Un documentaire diffusé au cinéma sur l’Opéra de Paris, ce n’est pas si fréquent que cela. Un documentaire qui ne se contente pas de suivre des répétitions mais qui essaye de poser un regard neuf sur cet univers finalement assez confidentiel, c’est encore plus rare. Connu pour ses documentaires politiques incisifs (Cleveland contre Wall Street, L’expérience Blocher, etc), le réalisateur et scénariste Suisse Jean-Stéphane Bron, nous a accordé un entretien d’une grande fraicheur, à l’image de son documentaire enlevé, drôle, instructif et interrogateur.

Resmusica : Vous avez confié à plusieurs médias ne jamais être allé à l’Opéra de votre vie. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?

Jean-Stéphane Bron : C’est une bonne question et comme personne ne me l’a jamais posé, je prends deux secondes de réflexion… La première chose, c’est que tout simplement je n’ai jamais rencontré personne qui me fasse découvrir cette musique, qui me conseille d’écouter telle œuvre. Passer par quelqu’un qui vous initie, c’est quand même la meilleure manière d’entrer dans un monde. La deuxième chose, c’est que sans doute les lieux sont imposants. C’est quand même une barrière de corail à franchir et si personne ne vous accompagne, ce n’est pas évident. C’est marrant, mais avant de tourner le film, j’ai rencontré lorsqu’il était encore directeur de la Scala de Milan et qu’il attendait sa nomination à Paris et je me suis demandé comment il était rentré dans la musique. Je lui ai posé la question. Il m’a répondu qu’il avait suivi les conseils de qui lui avait dit de ne pas écouter trop de choses mais d’écouter toutes les versions d’une œuvre. Et c’est ce que j’ai essayé de faire avec quelques œuvres. (rires)

RM : Dans votre documentaire, vous filmez une grande diversité d’univers (administratif, technique, artistique, même agricole dans le cadre du casting du taureau pour Moïse et Aaron de Schoenberg). Qu’est-ce qui vous a immédiatement frappé ou surpris dans votre découverte de l’institution ?

JSB : J’ai commencé mon travail en 2015 en arpentant les couloirs de l’Opéra sans voir les spectacles. J’ai voulu avoir une expérience sensible de la maison. Et ce qui me semble intéressant, et j’espère que le film en porte la trace, c’est qu’en fait, le son ne correspond jamais à l’image. Vous pouvez être dans un couloir vide et il y a une voix qui va annoncer que tel soliste est attendu dans telle salle de répétition, que le chef est attendu sur le plateau … Et vous allez entendre aussi un chanteur qui répète pendant qu’une ballerine s’entraîne … Et on entend ces voix partout, dans les couloirs mais aussi dans le bureau du directeur, dans les bureaux administratifs… En fait, la voix est omniprésente et elle raconte quelque chose qui n’a rien à voir avec ce que l’on voit. C’est une banalité, mais cette idée que le son et l’image racontent deux choses différentes, c’est quelque chose que j’ai essayé de retranscrire. Il y a un hors champs que j’ai trouvé intéressant et dont je me sers pour jouer sur le rapport entre le trivial des répétitions, des voix off et la beauté de la musique, du spectacle achevé.

« Ce film, ce n’est pas la vérité sur l’opéra. C’est un regard. J’ai essayé de filmer une société qui soit portée par la musique. »

RM : A travers la figure de , pour laquelle vous semblez avoir une certaine admiration, l’Opéra de Paris semble être pour vous une institution éminemment politique, et ce dès le début du film qui s’ouvre sur le drapeau français flottant sur le toit de l’Opéra Bastille. Qu’est-ce que vous vouliez dire de cette maison ?

JSB : En ce qui concerne Stéphane Lissner, je ne dirais pas que j’ai une admiration pour lui ou sa fonction. Ce que j’admire chez lui n’est pas forcément ce qui se voit dans le film. J’aime notamment le fait que c’est quelqu’un qui est toujours du côté des artistes, ce qui est assez rare. Après, c’est vrai que j’ai voulu voir la fonction de Stéphane Lissner comme une espèce de fonction présidentielle. Ce qui m’a intéressé, c’est de filmer le pouvoir culturel qui est un pouvoir politique, à l’intérieur de la maison mais aussi dans le rapport avec le ministère de tutelle. On se trouve à un moment où la culture, la place de l’art, est questionnée. Pour moi, la question de départ est : qu’est-ce qui fait « société » ? Qu’est-ce qui fait qu’on peut encore être ensemble même dans le conflit, dans la crise, la revendication, même dans la lutte des classes ? Qu’est-ce qui fait que quelque chose peut encore nous unir, alors que je venais de faire un documentaire sur le leader de l’extrême droite en Suisse. Et la réponse, c’est ce film, c’est l’opéra. C’est une réponse à ce qui désagrège, sépare, met en tension … J’ai essayé de filmer une société avec un projet qui est très trivial : « il faut lever le rideau tous les soirs pour 5000 spectateurs partagés entre Garnier et Bastille. » C’est une société où chacun a sa place et un rôle. Le chapelier ne peut pas faire sans la costumière, qui ne peut pas faire sans le baryton, qui ne peut pas faire sans le directeur, qui ne peut pas faire sans les grèves, qui ne peuvent pas se faire sans les syndicats, etc… Tout le monde est dans son rôle. C’est une société vivante, ce n’est pas une démocratie figée. Il y a des revendications, des inégalités qui peuvent être fortes, mais il y a aussi un projet commun, et c’est cela qui m’a ému.

L'Opéra, extrait

RM : D’ailleurs, vous abordez beaucoup de questions politiques sans y apporter toutefois de réponse tranchée, notamment une réflexion sur le prix des places. Qu’est-ce que vous pensez de ce débat ?

JSB : Naturellement, vos lecteurs savent qu’on peut aller à l’Opéra pour moins de 200 €. Mais pour moi, la question dans la séquence, était de dire que c’est très cher et le directeur se dit même que c’est trop cher. Je pense que la question de la démocratisation de l’opéra est sans doute aussi vieille que l’opéra. J’ai lu de la littérature où en 1900, on se pose déjà la question. Cela revient à la question de cette société, la « société opéra. » A quel prix on y entre ? A quel prix on peut s’y intégrer ? Maintenant, sur ce que je pense du prix des places, vous imaginez bien que je pense qu’il faudrait tout subventionner et que ce soit gratuit pour tous (rires)

RM : Une place pour un concert de Céline Dion c’est 200 € et pourtant c’est considéré comme populaire…

JSB: En vérité, j’aurais du mal à vous donner une réponse personnelle sur le prix des places. C’est vrai que ça paraît des prix effarants et la séquence était faite aussi pour ça. Elle ne se termine pas comme ça dans la réalité. Pour relativiser ce que je dis, il faut savoir que c’est un extrait d’une séance qui a duré quatre heures et comme je l’ai dit, on sait qu’on peut aller à l’opéra pour beaucoup moins cher. Ce qui m’a frappé c’est que l’opéra est associé à l’idée qu’il est fréquenté par le pouvoir, par une élite. C’est un marqueur social. On y va aussi, pour s’y montrer, pour en faire partie. Pourtant, il y a toute une partie du public qui est dingue d’opéra, contaminée par l’opéra, et qui est à mon avis assez populaire. C’est à dire que ça touche tout le monde. C’est une drogue… J’y ai vu des gens en larmes, des gens touchés par la grâce, des gens qui économisent pour aller voir au moins un ballet à Garnier ou un spectacle à Bastille. Je trouve cela assez touchant. Il faut se battre pour que tout le monde puisse pouvoir y aller. Après tout, il y a des pays où l’opéra est plus populaire, plus « socialement » intégré.

RM : Vous abordez aussi la question du mécénat privé ?

JSB : Oui, je montre effectivement « Les petits violons » qui sont des élèves issus de ZEP et qui viennent apprendre la musique et donner un concert à l’Opéra de Paris. Cependant, je montre aussi que la limite de ce dispositif est qu’il ne dure qu’un temps. Ursula Naccache, mécène des « petits violons », a raison lorsqu’elle dit à un des élèves, « il va te rester quelque chose de tout ça. » C’est évident. Pour un temps, tous, chrétiens, musulmans, riches et pauvres, tout le monde est réuni par la musique. Mais cette unité là est fragile. Ce que j’ai trouvé intéressant, à l’heure où on parlait des attentats, où les projecteurs étaient braqués sur les banlieues, c’est de savoir qui vient pallier l’absence de l’Etat : c’est l’argent privé. Est-ce que c’est ça que l’on veut ? On doit s’interroger sur une forme d’équilibre. Stéphane Lissner défend le mécénat. Il s’est félicité l’autre jour à la radio de l’avoir augmenté. Mais il se pose aussi la question du plafond. Laisser le mécénat privé pallier complètement l’investissement public, c’est prendre le risque de ne plus donner des œuvres plus difficiles comme Moïse et Aaron au profit de quatre Rossini dans l’année. L’argent privé a donc aussi un prix.

« Je pense que je pourrais faire une saison 2… Peut-être en 2021. Ce tournage s’est déroulé pendant les attentats, les manifestations contre la loi El Khomri. En 2021, ce sera un autre moment. »

RM : Aujourd’hui, après 16 mois de tournage, votre regard sur l’institution a-t-il changé ? Referiez-vous le même documentaire aujourd’hui ?

JSB : Oui, je crois que je referai le même. Un documentaire, c’est aussi un peu la trace d’une expérience vécue. Il dit quelque chose sur le rapport que j’ai eu avec les gens. Ce n’est pas la vérité sur l’Opéra. C’est un regard. J’ai essayé de filmer une société, qui soit portée par la musique comme réponse à mon film précédent. Cela se passe dans un climat social et aussi personnel, qui est celui d’aujourd’hui. J’avais pensé à l’intituler « Saison 1. » (rires) Je dis ça comme une boutade mais je pense que je pourrais faire une saison 2… Peut-être en 2021. Ce tournage s’est déroulé pendant les attentats, les manifestations contre la loi El Khomri. En 2021, ce sera un autre moment.

Crédits photographiques : Jean-Stéphane Bron © Luc Chessex – Image extraite du documentaire « L’Opéra » © Les Films du Losange

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