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Le festival Présences 2018 de Radio France avec Thierry Escaich

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique symphonique

Paris. Maison de la Radio (Studio 104). 8-II-2018. Bastien David (né en 1990) : Avec pour ensemble (CM) ; Thierry Escaich (né en 1965) : Trio américain pour clarinette, alto et piano ; Hans Abrahamsen (né en 1952) : Two Inger Christensen Songs pour soprano et ensemble ; Philippe Leroux (né en 1959) : D’(Tourner) pour percussion solo et ensemble. Raphaël Kennedy, soprano ; Florent Jodelet, percussion ; Ensemble TM+ ; direction : Laurent Cuniot.

Paris. Maison de la Radio (Auditorium). 9-II-2018. Thierry Escaich (né en 1965) : Psalmos, symphonie concertante pour orchestre ; La Barque solaire pour orgue et orchestre ; Jean-Frédéric Neuburger (né en 1986) : Concerto pour piano et orchestre (CM) ; Olivier Messiaen (1908-1992) : Chronochromie. Jean-Frédéric Neuburger, piano ; Thierry Escaich, orgue ; Orchestre Philharmonique de Radio France ; direction : Jonathan Stockhammer.

escaich_-thierry-c-claire-delamarche-9716Le Festival Présences de Radio France, dédié à la création sonore, met en tête d’affiche de sa 28e édition le compositeur, organiste et improvisateur Thierry Escaich.

Une quinzaine de ses œuvres s’inscrivent au programme d’une manifestation ramassée cette année sur six jours, dont un week-end particulièrement dense. Sur la scène de l’auditorium, l’orgue de Radio France est également à l’honneur, un instrument que dompte de main de maître. Si l’, dans ce même auditorium, convie le public à deux soirées phare du Festival, de nombreux ensembles (TM+, Ictus, duo Xamp, EIC) déploient aussi leurs forces vives pour défendre la création tous azimuts autour de l’œuvre de . Pour l’heure, c’est au studio 104 qu’officie l’ensemble TM+ et son chef dans un programme traversant des univers pour le moins contrastés.

« Une transe grégorienne passée au crible du free jazz », c’est ainsi que Thierry Escaich envisage son Trio américain (clarinette, alto et piano), pointant les deux pôles entre lesquels louvoie son écriture : l’héritage modal de la musique chrétienne occidentale, d’une part, et la pulsation jazz qui en hérisse le mouvement. Le Trio célèbre le compositeur états-unien dont les cinq lettres/notes (selon le solfège anglo-saxon) cryptent l’écriture. Cette musique à haute tension use également du ground, une basse obstinée structurante autorisant la superposition de couches temporelles différentes. Autant de modèles formels dont se libère allégrement le jeune , un compositeur qui a le vent en poupe (deux créations mondiales sur la scène parisienne en moins d’une semaine !) et qui invente ses propres instruments. Sa nouvelle œuvre, Avec, conçue pour trois cordes (préparées) et trois vents qui se font face, relève d’un travail original et très fin sur la matière sonore et le mouvement ductile qui la traverse : une musique pleine d’ardeur et de fraîcheur, fruitée par autant de trouvailles sonores et habitée d’images poétiques. Si la zénitude du danois , joliment incarnée par la voix de , apporte sa touche de candeur et de simplicité avec Two Inger Christensen Songs, le concerto pour percussion et ensemble de , quant à lui, intitulé D’(tourner), avec aux baguettes, nous invite à une écoute active, stimulée par une écriture jubilatoire du mouvement, du timbre et de la résonance. L’interprète tourne la tête en silence avant d’amorcer un geste circulaire sur la grosse caisse frottée. La trajectoire virtuose de ce concerto dessine une grande spirale avec ses retours et variations où les figures sonores de la percussion soliste – éblouissant – sont répercutées dans l’ensemble instrumental avec une fluidité de jeu et une écriture de l’espace toujours fascinantes. Saluons l’investissement de l’ensemble TM+ dans un programme exigeant dont affine chaque détail.

Du maître à l’élève, Escaich et Neuburger, interprètes de leur propre musique 

Trois générations de compositeurs s’affichent lors de la soirée suivante, d’ et sa rare Chronochromie à , tout juste 32 ans, pianiste et compositeur, dont le Concerto pour piano et orchestre, qu’il interprète lui-même au côté du « Philhar », est un événement.

En ouverture, Psalmos de Thierry Escaich est une symphonie concertante pour orchestre donnée en création française sous la conduite du chef américain . Le titre fait référence aux trois chorals luthériens qui fibrent l’écriture orchestrale au fil des quatre mouvements de la partition. L’introduction est toute en délicatesse et timbres rares, dans les registres clairs de l’orchestre, avant l’entrée en matière où le compositeur exerce son geste familier, préférant les fanfares de cuivres flamboyantes et la percussion musclée, marqueur d’une rythmique implacable. On perd assez vite le fil du discours dans le dédale contrapuntique et l’emphase d’une écriture profuse. Si le mouvement lent, d’essence mélodique, ménage quelques plages plus transparentes, amenées par les soli instrumentaux, le scherzo et le finale ramènent la manière puissante et la pâte épaisse d’un orchestre rappelant souvent les registrations de l’orgue. Thierry Escaich est d’ailleurs aux commandes de l’orgue Grenzing de Radio France pour l’exécution de sa Barque solaire, poème symphonique conçu d’un seul tenant. Le titre évoque ici la barque qu’emprunte chaque jour Râ, le dieu Soleil de la mythologie égyptienne. Dans une frénésie rythmique emmenée par les timbales, l’orgue vient croiser voire fondre ses couleurs avec celles de l’orchestre dans un maelström sonore impressionnant, misant davantage sur la dimension spectaculaire que sur un véritable travail de textures, souvent neutralisées par la surenchère sonore.

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a fréquenté la classe d’improvisation et d’écriture de Thierry Escaich au Conservatoire de Paris avant de devenir lui-même professeur d’accompagnement dans cette même institution. Il est au piano ce soir pour la création mondiale de son concerto, un coup de maître assurément. Comme chez , ce sont les figures du soliste, au fil d’une trajectoire qui s’élabore à mesure, qui déclenchent les réactions en chaîne de l’orchestre devenant l’immense caisse de résonance du piano : magnificence de l’écriture des cordes, qui n’exclut pas les bouffées de lyrisme, alliages des vents et de la percussion (intégrant le lithophone), variété des mixtures de timbres incluant le hautbois d’amour, dans un ensemble d’une grande cohérence et d’une imagination qui jamais ne tarit. La cadence, dernière figure libre du piano, est un pur moment d’émotion, sous le toucher sensible et perlé de l’interprète cherchant cette fois la résonance au sein de son propre instrument. L’Orchestre Philharmonique est exemplaire, et la direction de Stockhammer, aussi précise que souple pour obtenir les effets d’un rubato sollicité par l’écriture.

« Pas de piano ni d’ondes Martenot », c’est ce qu’avait exigé Heinrich Strobel dans sa commande passée à pour le festival de Donaueschingen. S’en tenant au seul appareil orchestral – un grand effectif cependant, avec glockenspiel, xylophone, marimba, 25 cloches-tubes…), Chronochromie (« couleur du temps »), créée en 1960, est une des œuvres les plus exigeantes et radicales du compositeur, sur le plan de la combinatoire rythmique en particulier. Le contrepoint de 18 voix réelles (celles de 18 oiseaux de France) aux seules cordes dans la sixième partie (Épode) ne laisse d’impressionner, aujourd’hui encore. Si l’interprétation qu’en livre Stockhammer manque d’un rien de finesse et de précision, l’œuvre n’en reste pas moins des plus fascinante, celle que Messiaen disait être « le résultat de sa dernière résurrection ».

Crédit photographique : Thierry Escaich © Claire Delamarche ; Jean-Frédéric Neuburger © Carole Bellarche

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