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Une singulière édition de Présences autour de Thierry Escaich

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Maison de la Radio. Auditorium. 6-II-2018. Thierry Escaich (né en 1965) : Improvisation, Ground II, Cris ; Mauricio Kagel (1931-2008) : Motetten. Laurent Gaudé (récitant) ; Trio K/D/M ; Ensemble Nomos ; Chœur de Radio-France, direction : Michel Potzmanter, Julien Leroy.

Paris. Maison de la Radio. Studio 104. 10-II-2018. Thierry Escaich (né en 1965) : Visions Nocturnes, Sextet ; Camille Pépin (née en 1990) : The Road Not Taken ; Karol Beffa (né en 1973) : Talisman. Isabelle Druet (soprano) ; Solistes de l’Orchestre National de France ; direction : Julien Masmondet.

Paris. Maison de la Radio. Studio 106. 11-II-2018. Jürg Frey (né en 1953) : Abendlied, Cadillac, n°32 ; John Dowland (1553-1626) : Mourne Mourne, Day is with Darkness fled, What if a Day, Time Stands Still ; Arthur Lavandier (né en 1987) : My Naked Lady Frame ; Tobias Hume (vers 1569-1645) : What Greater Grief, Loves Farewell, Wolfgang Mitterer (né en 1958) : Mourne Mourne ; Bernhard Gander (né en 1969) : Darkness awaits us ; Thomas Campian (1567-1620) : All looks be pale ; Francesco Filidei (né en 1973) : …and here they do not ; Stephen Goodall (vers 1650) : Untitled ; Eva Reiter (née en 1976) : Danza dei Sospiri ; Burkhard Stangl (né en 1960) : Nights, With You. Ensemble Ictus : Theresa Dlouhy (soprano), Eva Reiter (viole de gambe), Tom Pauwels (guitare électrique, guitare baroque).

Thierry Escaich- (c) Christophe AbramowitzAbordant cette année sa 28e édition, Présences, le festival de création musicale de Radio-France, dresse un portrait riche du compositeur et organiste .

Cris : Concert d’Ouverture

Basée sur la Fanfare/générique du festival composée pour l’occasion, l’improvisation inaugurale d’une quinzaine de minutes, signée par le Maître de cérémonie sur l’orgue Grenzing de l’Auditorium de la Maison de la Radio, développe des climats où les influences de Ligeti (façon micro-polyphonie) ou Florentz (dans les élans lyriques) se font sentir. Une improvisation croisant le métier de l’organiste liturgique et le jaillissement du créateur authentique, original et reconnaissable en un instant. On se souviendra notamment d’une remarquable coda, lente, aux harmonies délicieusement modales et aux registrations orchestrales (2′ dans l’aigu comme des piccolos).

S’en suit l’abstraction de Ground II, œuvre d’Escaich où le compositeur, toujours aux claviers, est rejoint par les percussions de . Le geste rhapsodique, aux limites de l’atonalité, nous emmène dans une musique n’ayant pas l’air d’être conçue pour deux instruments, mais plutôt pour un orchestre symphonique.

Changement de plateau radical avant l’entracte pour le Motetten (2004) de . Une octuor de violoncelle furtif, entre les lignes et les mondes (à l’image de la programmation de ce festival Présences), où la légèreté d’un rythme de barcarolle se croise avec des références directs à Lachenmann ou (évidemment au vu de la formation) au Messagesquisse de Boulez.

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Une œuvre de la noirceur. C’est ainsi que parle de son Cris, oratorio pour grand chœur, octuor de violoncelles, percussions et accordéon, créé à Verdun en juin 2016. Une œuvre basée sur un texte original de composé d’après son propre roman (Cris, Actes Sud, 2004), narrant des destins d’hommes, happés par l’enfer vécu dans la boue des tranchées.
Les univers de Gaudé et d’Escaich ont cela de commun qu’ils relèvent tous deux d’une dimension quasi cinématographique. Et cela, on le ressent profondément dans cette œuvre commune, que l’on suit tel un film, devenant une sorte d’opéra de concert, où le chœur et les instruments portent d’un même souffle le récit du narrateur-récitant. Le récitant, ce soir, n’est autre que lui-même, dont on aura savouré la présence profondément musicale, insufflant un rythme effréné et un drame particulier à son propre récit. Dans ce dédale de théâtralité, on retiendra quelques moments forts, comme les premières mesures où une pulsation de vibraphone et des gestes arides nous plongent d’emblée au cœur de la peur des soldats et de la traversée d’une tranchée, ou bien les résidus de silence entendus lors du départ du héros pour l’arrière. Marquante aussi, l’apparition sonore d’un chœur invisible de déserteurs dans une simple chanson, ou bien encore le grand choral final coloré d’espoir, dans des harmonies évoquant Duruflé. Une œuvre dense, forte et très bien servie par des musiciens convaincus que dirige le bras ferme de . On aura regretté toutefois un Chœur de Radio-France aux voix quelque peu vieillissantes, alourdissant des textures sonores souvent épaisses en elles-mêmes.

Visions Nocturnes : Escaich, Pépin, Beffa

Seul évènement du festival réellement comparable à un « Escaich & Friends », ce concert proposait deux pièces du Maître des lieux, en regard de créations signées par deux de ses élèves, revendiquant la musique de leur professeur comme source d’inspiration. Un concert qui s’ouvre avec les rares Visions Nocturnes d’Escaich, œuvre jumelle des vastes Vertiges de la Croix pour orchestre, et inspirée, comme son « double », par la Descente de Croix de Rubens. Déroulant un espace-temps immuable, fait d’atmosphères frémissantes de trémolos de cordes et d’éclats vocaux fragmentés et dramatiques (le mezzo incarné d’), ces Visions Nocturnes escaichiennes se tournent indéniablement, là encore, vers l’univers de l’opéra.

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The Road Not Taken de , pour trio avec piano d’après un poème de Robert Frost (1874-1963), propose un univers aux pulsations marquées dans les moments vifs, telles de folles courses-poursuites (que ne renierait pas le des Road Movies) opposées à d’éloquents passages lents et aériens, faits de superposition diaphanes d’accords de quintes à vides donnant une atmosphère enivrante à ces passages hyper-modaux. En miroir, le quintette Talisman de (pour clarinette, trio à cordes et piano), montre en quatre courts mouvements un concentré de l’art actuel du compositeur. Débutant à tâtons dans une ambiance crépusculaire toute cinématographique, l’œuvre se poursuit dans un second mouvement mystérieux et solaire au parfum frais, fait de graciles arpèges aigus et de notes-pivot doucement répétées donnant une impression de temps suspendu. S’enchaîne un troisième mouvement vif, à la fois motorique, pop et acidulé, aux sonorités orchestrales dans un zigzag de timbres, puis un finale apaisé, en forme de pendule extatique non dénué de mystère, puisque c’est aussi l’occasion de réentendre les frémissements du premier mouvement.

Pour terminer ce voyage « nocturne », le tout récent Sextet de Thierry Escaich (en création française), propose lui aussi des paysages chamarrés. Utilisant un matériau dérivé de son large Concerto pour orchestre (créé en 2015 par l’Orchestre de Paris pour l’inauguration de la Philharmonie), cette récente pièce nous plonge dans un Escaich peu habituel, tant par les quarts de tons du premier mouvement, que par le balancement très tonal de la fulgurante danse finale, dont on ressort avec une mélodie terriblement ancrée dans notre esprit. Un fort beau concert donné avec une belle homogénéité par les solistes de l’ (mention spéciale à la clarinette de dans la création de ), et mené par le bras enthousiaste de dans les deux œuvres d’Escaich.

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« Darker than black » – Plus noir que noir

C’est un programme au nom évocateur que nous propose en cet après-midi l’, et la note d’intention donne le ton : « Ode à la bile noire – la poix mélancolique, la liqueur saturnienne, sans laquelle les musiciens arboreraient un sourire si niais qu’on se prendrait à les gifler ». Nous voilà prévenus. Sauf que loin d’être un hymne à la dépression nerveuse, ce concert nous propose plutôt une traversée musicale entre le premier baroque et aujourd’hui, sans pauses ni applaudissements (ou presque !), dans un seul souffle, une seule respiration, un même poème. Atmosphère de salon de rigueur dans le (petit) Studio 106, pour une formation des plus intimistes : la viole de gambe habitée de , la sobre guitare électrique de (se transformant en petite guitare baroque pour les œuvres de Dowland, Hume et Campian), et surtout la voix incroyablement pure de la soprano . Pleine à la fois d’une touchante candeur et du cristal le plus tranchant, presque sans vibrato, elle nous fait passer ici hors des cadres du temps.

Des œuvres contemporaines, on aura particulièrement remarqué le Mourne, Mourne de et Darkness awaits us de Bernhard Gander, deux pièces aux accents pop : acidulés dans la première, et plus rêches dans la seconde (avec des power chords à la viole de gambe !). On se souviendra également des délirants et très seventies …And here they do not de , éclat de rire travaillé et stylisé, ou bien de la création de pour performer (elle-même) et guitare électrique, là aussi toute pleine d’humour. Toutefois, ce sont les irisations des deux œuvres de Burkhard Stangl qui nous auront le plus séduit, Nights et With You, toutes deux en forme de soleils mouillés, usant de citations de musique ancienne. Dans ces deux pièces, on aura notamment entendu une poignante guitare électrique, douce, suave, colorée et à l’intériorité resplendissante. En somme, un concert inattendu, et peut-être un des moments les plus poétiques de ce festival.

Singulière était donc cette 28e édition du Festival Présences de Radio-France. Singulière car il n’est pas encore habituel qu’une figure, aussi majeure soit elle, de la musique « tonale-élargie » comme l’est Thierry Escaich, soit célébrée de cette manière dans une institution très officielle. Pas étonnant alors que la public habituel s’en trouve un peu bousculé dans son « avant-gardisme ». Singulier aussi, car la programmation mêlait à la fois œuvres hyper consonantes (Pépin, Beffa) et totalement opposées (dans les autres affiches du festival, on aura pu écouter Leroux, Mâche ou Neuburger). De plus, une nouvelle direction est arrivée il y a quelques semaines à la tête du festival, en la personne de l’inclassable compositeur . Nouvelles directions, nouvelles voies… Qui sait, la « maison ronde » sera-t-elle demain le lieu d’une réconciliation esthétique que l’on pensait impossible ?

Crédits photographiques : De haut en bas : Thierry Escaich © Christophe Abramowitz / Radio-France ; Portrait de Laurent Gaudé © Eric Garault ; Double portrait de  © Natacha Colmez-Collard et de Karol Beffa © Amélie Tcherniak ; l’ dans son programme « Plus noir que noir » © Volker Beushausen

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