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La force de la frêle Traviata de Judith Chemla

La Scène, Opéra, Spectacles divers

Besançon. Les 2 Scènes-Scène nationale de Besançon. Théâtre Ledoux. 3-III-2018. Traviata, vous méritez un meilleur avenir, d’après La Traviata, de Giuseppe Verdi. Conception : Benjamin Lazar, Florent Hubert, Judith Chemla. Mise en scène : Benjamin Lazar. Scénographie : Adeline Caron. Costumes : Julia Brochier. Lumières : Maël Iger. Avec : Florent Baffi, Safir Behloul, Jérôme Billy, Renaud Charles, Judith Chemla, Axelle Ciofo de Peretti, Myrtille Hetzel, Bruno Le Bris, Gabriel Levasseur, Sébastien Llado, Benjamin Locher, Marie Salvat, Juliette Séjourné. Arrangements et direction musicale : Florent Hubert et Paul Escobar

T2Nous avions tant envie, après le succès de sa création aux Bouffes du Nord à l’automne 2016, de vibrer à ce spectacle en tournée à Besançon. Le bilan s’avère pourtant mitigé. Et pas pour les raisons que l’on pourrait imaginer.

est de ces actrices (Delphine Seyrig, Edith Scob, Jeanne Balibar) à qui nous avons décerné très tôt tous les César. Dès les rôles les plus brefs, parler d’apparition plutôt que de présence s’avérait plus à même de qualifier le magnétisme quasi-extraterrestre d’une gestique, d’une voix uniques. En 2016, cette voix chante. 2016, c’est l’année où Stéphane Brizé lui offre enfin le devant de l’écran dans le magnifique Une vie, et les planches de Traviata, vous méritez un meilleur avenir dont le titre avertit d’emblée que cette Traviata ne ressemblera à aucune autre. Cet énième avatar du destin de la célèbre Dame aux camélias est le fruit d’un indéniable travail de fourmi, réalisé par les deux compères auxquels il convient d’adjoindre , responsable également (avec ) des arrangements et de la direction musicale.

Alphonsine Duplessis, qui repose depuis 1847 au cimetière Montmartre, était loin de se douter du « meilleur avenir » dont la postérité allait la gratifier. Héroïne de roman sous le pseudo à peine déguisé de Marie Duplessis dans le roman d’Alexandre Dumas fils dès 1848, puis de théâtre dès 1852. Enfin d’opéra, moyennant un changement d’identité : la voilà Violetta Valéry dévoyée chez Verdi qui, en 1853, la surnomme Traviata avec le succès que l’on sait.

Lazar et Chemla la ramènent au théâtre. Les mélomanes auraient donc grand tort d’aborder Traviata, vous méritez un meilleur avenir comme un opéra et de brandir l’alibi d’un purisme hors de propos. Pourtant , forte de sérieuses études en la matière, et animée d’une envie déjà ancienne, chante et touche jusque dans sa transcendance des limites. Il existe beaucoup de chanteurs d’opéra très bons acteurs : l’inverse restait à démontrer. La performance de relève donc de l’inédit et mérite d’être saluée. Idéalement diaphane et lunaire, pianiste pour son Alfredo, elle est entourée d’excellents jeunes solistes dissimulés dans le programme au sein d’une distribution qui mêle à dessein tous les acteurs-chanteurs-instrumentistes-manutentionnaires d’un spectacle qui est effectivement un OMNI (Objet Musical Non Identifié).

Bon point : la partition n’est pas donnée dans son intégralité et pourtant on a le sentiment que tout y est. La Traviata de Verdi dure deux heures et nécessite un entracte. Celle de Lazar aussi, mais donnée d’un souffle, celui, que rien n’arrête, de la marche vers la mort de son héroïne. La musique surgit du quotidien aussi mystérieusement que les acteurs naissent de la chrysalide d’un immense tulle de gaze tombant des cintres. Avec beaucoup de grâce, voire d’humour, les mots viennent s’intercaler dans les mélodies éternelles de Verdi. Ainsi, au cœur du duo final, les amants s’arrêtent de chanter, elle confiant : « il y a longtemps que l’on ne s’est pas vus », lui répondant : « je n’ai pas compté les jours…. », les deux reprenant ensuite le chant avec un naturel qui est aussi l’apanage de tous leurs partenaires : remarquable performance, quand on sait combien délicat peut s’avérer le passage du parlé au chanté.

Les oreilles sont constamment intriguées par une partition que réinventent en permanence la virtuosité arachnéenne et la mobilité virevoltante de huit solistes-choristes (dont un accordéon) sans chef. L’impalpable d’un violon en état de grâce n’empêche pas le glas qui scande Prendi quest’è l’immagine d’être aussi impressionnant là que dans les versions habituelles. Le cerveau n’est pas en reste, gâté qu’il est par la multiplicité des informations propagées par le spectacle, sorte de best of autour de La Dame aux camélias, à l’instar de ce moment où Lazar, pour la scène champêtre, fait s’étendre Alfredo sur la tombe de sa bien-aimée tandis que des didascalies indiquent l’avance de la décomposition du cadavre montmartrois… La dernière partie est la plus convaincante de la soirée, avec une héroïne qui n’aura cessé de fasciner mais qui, enfin dépouillée d’un organza discutable, tient à s’inscrire dans le sillage des Traviata du moment , de celles qui ne veulent pas mourir, préférant le cerne du médaillon de lumière qui la portraitise pour l’éternité.

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Ces nombreux motifs de satisfaction sont hélas contredits par d’éprouvants moments, tel celui, juste avant la fête chez Flora, où cette dernière, en compagnie de Grenvil, s’adonne à l’illicite de la préparation de substances opiacées en référence au Club des hachichins de : la scène, parlée, pouvant être conçue comme un ersatz d’entracte, permettant d’expédier en une phrase le chœur des bohémiennes vu alors comme un trip sous acide, est surtout interminable et l’on se surprend à penser : « Pourvu que, l’an prochain, la Walkyrie ne subisse pas le même sort… ». L’agacement majeur provient d’un visuel extrêmement chiche qui avait certainement plus d’allure dans les ors rongés du Théâtre des Bouffes du Nord mais qui, sur le fond noir d’une scène traditionnelle, donne trop le sentiment de côtoyer le bric et le broc : hormis la beauté sous-employée du tulle-chrysalide, le sol, jonché de souches, planté de branches mortes, occupé par une tombe-miroir et quelques compositions florales, sert au gymkhana d’un bien prosaïque mobilier à roulettes. Les lumières sont de surcroît assez indifférentes à l’intelligence du propos. On a bien compris que l’on n’était pas à l’opéra. Mais, même au théâtre, il n’est pas interdit de viser le choc esthétique.

Ce spectacle, dont l’extrême sophistication réussit le pari de pouvoir se lire de huit à quatre-vingt-huit ans, invité par Les 2 Scènes de Besançon pour trois soirées à guichets fermés, a reçu un accueil triomphal au Théâtre Ledoux, le public se levant pour de vibrantes ovations dès les dernières notes tombées. Le concert de louanges provenait de la part de ceux que l’opéra effraie, ou ne passionne plus, comme de puristes ayant beaucoup fréquenté le chef-d’œuvre de Verdi. Nous qui aimons depuis longtemps que l’opéra vive encore et toujours, ne pouvons donc que nous incliner devant la force de cette Traviata qui nous a semblé si frêle mais qui n’a aucun souci à se faire pour son avenir.

Crédits photographiques : © Pascal Gély – © Pascal Victor/Artcomart

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