La Traviata résiste à l’Opéra de Nice

La Scène, Opéra, Opéras

Nice. Opéra. 13-XI-2015. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en 3 actes, sur un livret de Francesco Maria Piave. Mise en scène et chorégraphie : Pascale-Sabine Chevroton. Décors : Roy Spahn. Lumières : Patrick Méeüs. Vidéo : Paulo Correia. Avec : Cristina Pasaroiu, Violetta Valéry ; Ahlima Mhamdi, Flora Bervoix ; Karine Ohanyan, Annina ; Giuseppe Varano, Alfredo Germont ; Vittorio Vitelli, Giorgio Germont ; Frédéric Diquero, Gaston de Letorières ; Thomas Dear, Baron Douphol ; Luciano Montanaro, Marquis d’Orbigny ; Mattia Denti, Docteur Grenvil. Chœur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulio Magnanini) et Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Philippe Auguin.

traviata_1En confiant pour l’ouverture de sa troisième et déjà ultime saison La Traviata à , creuse son sillon d’une programmation subtile, où choix des œuvres comme des metteurs en scène apportent de précieux éléments de réponse quant au vieux combat entre tradition et modernité.

La Traviata est un mythe. C’est une évidence qui saute encore aux yeux dans un Opéra de Nice bourré à craquer, tous âges confondus. Qu’est-ce qui continue de rendre cette histoire banale à faire pleurer Margot aussi incontournable ? Le livret de Piave. La musique de ce qui est certainement le plus bel opéra de Verdi. L’incarnation viscontienne de la torche callassienne, mythe par-dessus le mythe.

Très stimulante, La Traviata de a de la mémoire et beaucoup de choses à dire. La chute lente et silencieuse d’un camélia sur le rouge rideau de scène, donne le coup d’envoi, sur le Prélude de l’Acte I de la mort d’une Traviata de théâtre en robe Second Empire, de dos, face à des loges pourpres, en tous points le prolongement scénique de celles de l’Opéra de Nice. Un canapé rouge évoque l’intense Traviata salzbourgeoise de Willy Decker, les loges ouvertes sur un fond marin ressuscitant quant à elles l’empreinte plus ancienne de celle de la troublante Traviata en miroir de Béjart. Cette mort applaudie frénétiquement par un faux public pointe du doigt l’appétit carnassier jamais rassasié de toute une société voire du public des salles d’opéra. Un spectacle se finit alors qu’un autre va commencer. Cette Traviata morte et ressuscitée est une diva que ses partenaires entourent déjà pour se prêter à l’exercice des saluts. L’on met vite en place, sur une table gigantesque, le repas d’après spectacle. Dans ce salon de Violetta Valéry d’un nouveau genre, l’on repère les futurs protagonistes de l’Opéra, tous déjà là : le Docteur Grenvil, mais surtout le personnage habituellement très secondaire d’Annina qui acquiert ici une visibilité émotionnelle inédite en costumière aux mille soins pour la diva. Après cet Acte I assez virtuose qui voit même les loges tourbillonner dans l’ivresse des sentiments, le premier tableau du II est d’une facture plus traditionnelle, n’était le traitement audacieux et bien vu du personnage de Germont père dont la libido ne fait qu’une bouchée de la façade puritaine qu’il affiche.
Le deuxième tableau reprend les choses en main avec une fête chez Flora qui n’a de fête que le nom : l’hôtesse elle-même y est fort malmenée par les invitées féminines la projetant sur la testostérone qui sévit à jardin. Ce traitement n’est rien comparé à celui affligé au double de Violetta, traitement dont la chanteuse, aussi digne sur la rampe que la figurante est fracassée au sol, se dissocie peu à peu. Dans cette logique, l’Acte III sera voulu comme la lente résurrection d’une femme abandonnée de tous. Pascale-Sabine Chevroton offre à son héroïne un très beau moment de théâtre : sur la désolation du Prélude, sa Violetta nous fait longuement face sous une pluie de camélias démultipliés par un fascinant effet de profondeur avant d’avancer dans un théâtre dévasté, parfois envahi par les flots. Ayant compris, comme le chantait le poète, que l’on « est toujours tout seul au monde » et que le maître-mot est « Résiste ! », la voilà qui se relève pour marcher vers la mer dans un contre-jour éblouissant. Enchaînée sans temps morts, éclairée avec imagination, cette Traviata qui veut sonner le glas de la fin de la « défaite de femmes » à l’opéra est une intense expérience.

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Silhouette de star parfaitement mise en valeur par les nombreux costumes de Katharina Gault, épouse la conception fouillée de la mise en scène au moyen d’un engagement qui va crescendo jusqu’au finale. Très spectaculaire sur le toujours attendu e strano, rien ne lui échappe ensuite du chemin de croix émotionnel. Si les femmes sont toutes à louer, les partenaires masculins apparaissent quelque peu en retrait, notamment le Germont père insuffisamment personnalisé vocalement de . Quant à l’Alfredo, moins cinématographique que sa Violetta, de , malgré une annonce de méforme, reconnaissons-lui le mérite d’être parvenu à chanter le rôle sans accroc notoire et même avec conviction et intériorité.
Avec des chœurs très en place, la direction de , bien que touchée par la grâce à l’Acte III, navigue le plus souvent entre une soudaine attention aux chanteurs au moyen de pianissimi qui font friser l’inaudible à l’Orchestre et un faible pour le démonstratif dans les ensembles.

Après les applaudissements d’une salle qui semblait peiner à quitter les lieux, l’on apprenait le drame de la nuit du 13 novembre. L’on n’en garde que plus précieusement encore l’image forte de cette Traviata en résistance marchant vers la mer.

Crédits photographiques : © Dominique Jaussein

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