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De Limoges à Nagasaki par le tandem Clarac-Deloeuil

La Scène, Opéra, Opéras

Limoges. Opéra. 11-III-2018. Giacomo Puccini (1858-1924) : Butterfly, Itinéraire d’une jeune femme désorientée, d’après Madama Butterfly, tragédie japonaise en trois actes sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica. Mise en scène, scénographie et costumes : Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil. Lumières : Rick Martin. Vidéo : Jean-Baptiste Beis. Avec : Camille Schnoor, Cio-Cio San ; Marion Lebègue, Suzuki ; Georgy Vasiliev, Pinkerton ; André Heyboer, Sharpless ; Raphaël Brémard, Goro ; Victor Sicard, Yamadori ; Ugo Rabec, le bonze ; Agnès Cabrol de Butler, Kate ; Gregory Smoliy, le commissaire impérial ; Edouard Portal, l’officier ; Elisabeth Jean, la mère ; Christelle Gouffé, la tante ; Corinne Fructus, la cousine ; Henri Pauliat, l’oncle Yakusidé. Chœur (chef de chœur : Jacques Maresch) et Orchestre de l’Opéra de Limoges, direction : Robert Tuohy

MB3Le spectacle imaginé par Clarac-Deloeuil>le lab pour le troisième volet de leur résidence au Grand Théâtre de Limoges témoigne du beau dynamisme de cette maison d’opéra.

Pure entreprise de communication que ce titre arrangé – Butterfly, Itinéraire d’une jeune femme désorientée – car c’est bien Madame Butterfly qui est là : durée habituelle, grand orchestre, comprimarii… Soupçonné a priori de tripatouillage de chef-d’œuvre, le tandem et est intronisé dans la liste des artistes qui auront empêché l’auto-asphyxie d’un art qui se veut total. Dans la logique de leur conception, ils sont grosso modo revenus à la version originale en deux actes créée à Milan en 1904. Deux actes. Deux époques. Deux lieux. Deux héroïnes.

Nagasaki et Limoges. À l’acte I, la Cio-Cio San du début du XXe ; au II, une jeune limougeaude du début du XXIe, fascinée par le destin de la première. Le billet pour l’aller-retour temporel du tandem Clarc/Deloeuil réserve une belle palette de subtilités. À l’acte I, la maison de papier de Cio-Cio San au-dessus de la baie de Nagasaki, perchée dans une version miniaturisée à mi-hauteur du cadre de scène à la façon des chambres du Tristan de Py, est circonscrite dans l’imaginaire virtuel de la jeune fille contemporaine par l’intelligence sans temps mort d’une vidéo très fouillée. Un nécessaire entracte de 45 minutes inverse le dispositif : la vidéo recule en fond de scène, laissant au bord du vide le nid d’aigle de la citoyenne de Nagasaki devenir celui, agrémenté d’une terrasse, d’un couloir avec escalier, de la citoyenne de Limoges, dont la baie vitrée, au sommet d’un immeuble, donne à voir, à la façon du découpage des cases de mangas, quantité d’informations relatives à son imaginaire adolescent, mais aussi la trace de cendres que l’horreur nucléaire a déposée sur le Temps.

Le premier acte, qui se prolonge aussi à l’avant-scène, déroule le cérémonial parfaitement réglé du livret dans une mise en abyme qui accompagne la geisha de notre temps dans son quotidien : lecture, marche dans les rues de Limoges et surtout, de façon prémonitoire, dans l’immense cimetière de Louyat, révélé par Chéreau dans Ceux qui m’aiment prendront le train. Limoges est une ville où, nous dit-on, le nombre des morts est supérieur à celui des vivants. La jeune femme en allongera la liste, devenant, dans le vertigineux travail de relecture des deux metteurs en scène, à la fois la réincarnation de Cio-Cio San, mais aussi le clone des japonaises en courtes jupes plissées beaucoup vues au cinéma. À la différence de la petite amoureuse de Puccini, et même si, dans la première partie, on la voit nouer, dans son intérieur bonbonnière, une hypothétique relation physique, cette nouvelle Cio-Cio San griffée en Hello Kitty, semble plutôt rivée « entre ses draps roses » à une enfance qui s’éloigne. Elle s’apparente davantage aux Hikikomori, cette frange adolescente assez nombreuse qui, au Japon, préfère se couper du monde plutôt que d’affronter la réalité tant sociale que sentimentale. Cette logique hermaphrodite, où l’enfant n’a pas sa place, accouche ici d’un simple robot pour lequel Clarac et Deloeuil chorégraphient une bouleversante scène de réveil sur l’Intermezzo. Tout est dit de la névrose où la solitude a conduit la jeune femme. Et l’on est déchiré comme jamais par les « Quanta pietá » de Sharpless et autres « Povera Piccina » de Kate. C’est confondant d’intelligence et d’une étouffante lisibilité, éclairé et costumé avec classe, spectaculaire et d’une grande beauté. On est plus que jamais à l’opéra.

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L’Opéra de Limoges a également apporté le plus grand soin à la partie musicale. Il révèle la Butterfly aux sombres couleurs de la toute jeune , très crédible en lolycéenne de manga, la Suzuki lucide de , le Sharpless empathique de , le Goro de caractère sans caricature de , le formidable Pinkerton (solaire, sans le démonstratif de certains aînés) de , ainsi qu’une poignée de comprimarii dont la plupart sont issus de l’excellent chœur maison (mention spéciale au timbre chaleureux de Gregory Smoliy). L’on conclura avec le surcroît esthétique de la direction de , très attentif aux merveilles orientalisantes de la partition et juché après l’entracte par Clarac et Deloeuil sur la table rouge des festivités du I. En effet, pour la seconde partie, la totalité de l’orchestre, costumé d’un pantalon-kimono avec revers rouge du plus bel effet, a pris possession de la scène. Il y sert de fondations à l’immeuble de Cio-Cio San II, preuve s’il était besoin que la mise en scène n’a pas relégué la musique au second plan.

Après Peer Gynt en 2017 et Schubert Box en janvier dernier, Butterfly est le troisième OMC (Objet Musical Créatif) souhaité par Alain Mercier, actuel directeur de l’opéra de Limoges. Cette Butterfly remplit haut la main son contrat : c’est même, selon nous, une des plus belles versions du chef-d’œuvre depuis la formidable vision de Lavelli en 1978. La réussite de ce spectacle nous révèle un tandem avec lequel il faut désormais compter (prochaine étape : la Trilogie Mozart/Da Ponte… on salive déjà) ; l’on ressort même animé de la revigorante certitude que l’opéra ne mourra jamais.

Crédits photographiques : © Steve Barek ; © Eric Bloch

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