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Achterland, Keersmaeker face à son passé

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Luxembourg. Grand Théâtre. 7-IV-2018. Achterland, pièce pour huit danseurs. Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker ; décor : Herman Sorgeloos ; costumes : Ann Weckx ; lumières : Jean Luc Ducourt. Musique : György Ligeti (études pour piano), Eugène Ysaÿe (sonates n° 3 et 4 pour violon solo). Compagnie Rosas ; Joonas Ahonen, piano ; Naaman Sluchin, violon

rosas-achterland-c-anne-van-aerschot-achterland-c-anne-van-aerschot---4jpgLe Grand Théâtre de Luxembourg accueille , la troupe d’, dans le cadre d’une programmation de long terme autour de la chorégraphe.

aura attendu vingt ans avant de se décider à reprendre Achterland, pièce créée en 1990 sur des musiques d’Ysaÿe et de Ligeti. Ce qui frappe en (re)découvrant cette pièce qu’une captation avait maintenue accessible pendant cette éclipse, c’est d’abord le travail sur la musique, interprétée sur scène, avec une qualité d’exécution qui comble le mélomane le plus exigeant. C’est devenu une marque de fabrique de Keersmaeker : on pourra lui répondre que Balanchine, lui aussi, entendait faire de la danse le reflet des œuvres musicales qu’il choisissait, mais Keersmaeker n’illustre pas, elle entre dans la chair de la musique.

Avec Vortex Temporum de Grisey, en 2013, elle allait jusqu’à intervenir dans la matière musicale en en tirant patiemment les fils ; dans cette pièce plus ancienne, les pièces sont jouées telles quelles, mais elles sont séparées par de longues plages de silence : la danse ne naît pas de la musique, elle ne l’explique pas, mais elle entretient avec elle un dialogue qui est plus éclairant que toute démarche explicative.

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Cinq femmes, trois hommes (la parité étant rétablie par les deux musiciens) : aux premières les études de Ligeti, aux seconds le violon d’Ysaÿe ; leurs rencontres sont furtives, là un homme qui fait le malin sans réussir à attirer plus qu’un regard interrogatif et rapide des femmes qui le laissent l’une après l’autre, là quelque chose comme la formation d’un couple. Mais cette pièce incontestablement féministe se tient aussi loin de toute structure narrative que de toute volonté démonstrative : pas de carte du Tendre façon Kylian, mais un haut degré d’abstraction que renforce une scénographie dans laquelle la lumière tient une place essentielle – notamment sous la forme de carrés de lumière se détachant en avant-scène et dessinant une géographie faite de fenêtres ouvertes et de cellules fermées. Les filles, ici, sont unies par des liens trop forts pour avoir besoin d’être soulignés : elles ont un vocabulaire commun, mais chacune l’emploie à sa manière, à son rythme.

Dans sa première partie, Achterland est le pays triste des tailleurs-uniformes gris qui enferment les femmes dans des stéréotypes fonctionnels, en parfait accord avec les fauteuils directoriaux qui font par moments leur apparition sur scène, mais le spectacle va vers la couleur. Les pimpants costumes de la fin du spectacle, eux aussi, incarnent pour le spectateur d’aujourd’hui l’esthétique de leur temps.

Ce n’est pas tous les jours que la danse contemporaine est confrontée aussi nettement au passage des années, que cette reprise ne cherche pas à cacher. Achterland est décidément de son temps, mais il est aussi du nôtre : la place du travail au sol, que Keersmaeker explique entre autres par les danseurs qui ont créé la pièce, n’est plus d’aujourd’hui où la danse retrouve élévation et verticalité, mais il est bon qu’on rappelle au spectateur actuel ce que cette évidence du corps debout, de l’extension, qui participe certainement de la popularité actuelle de la danse contemporaine, peut avoir de superficiel. Ici on tombe, on se relève, on est comme rivé au sol : la joie du saut et de la légèreté se mérite.

Crédit photographique : © Anne van Aerschot

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