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Les Soldats de Zimmermann en garnison à Nuremberg

La Scène, Opéra, Opéras

Nuremberg. Opernhaus. 23-IV-2018. Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) : Die Soldaten (Les Soldats). Mise en scène : Peter Konwitschny ; décors et costumes : Helmut Brade. Avec : Tilmann Rönnebeck (Wesener), Susanne Elmark (Marie), Solgerd Isalv (Charlotte), Helena Köhne (la mère de Wesener), Jochen Kupfer (Stolzius), Leila Pfister (sa mère), Alexey Birkus (Obrist), Uwe Stickert (Desportes), Hans Kittelmann (Pirzel), Antonio Yang (Eisenhardt), Tim Kuypers (Haudy), Ludwig Mittelhammer (Mary), Sharon Kempton (comtesse de la Roche), Martin Platz (le jeune comte)… Staatsphilharmonie Nürnberg ; direction : Marcus Bosch

pfoto_soldaten 01La réussite totale de la soirée tient d’abord à la mise en scène formidable de .

Autrefois jugés injouables, Les Soldats de sont aujourd’hui partout sur les scènes d’opéra, au moins dans le monde germanique : depuis la production d’Alvis Hermanis à Salzbourg en 2012, on a pu le voir à Zurich, à Berlin, à Munich, à Wiesbaden, mais aussi à la Scala et au Teatro Colón, en attendant Cologne et Madrid ces prochaines semaines. Pour le moment, l’œuvre est à l’affiche à Nuremberg, scène de taille moyenne qui montre à la fois les ambitions artistiques dont sont capables les théâtres allemands et le fait que Les Soldats font désormais partie du répertoire presque courant.

La réussite du spectacle tient d’abord à son atout principal, le metteur en scène , méconnu voire caricaturé en France, qui continue à 73 ans de faire preuve d’une énergie créatrice et d’une force d’analyse sans pareille. Son talent ne tient pas dans la production d’images choc, ni dans le développement de concepts compliqués surimposés à l’œuvre : la fraîcheur de son regard est ici patente. Qui attendrait pour Les soldats le grand format spectaculaire de la mise en scène salzbourgeoise en sera pour ses frais ; Konwitschny et son décorateur proposent un spectacle d’une grande lisibilité où seuls quelques éléments distinguent les lieux, un paravent et un fauteuil suffisant à séparer les scènes intimes des scènes de foule. Lorsque le rideau s’ouvre, la scène est nue, à l’exception d’un praticable qui accueille une partie des percussions, et tous les changements de scène se feront de la manière la plus visible qui soit : Konwitschny met à nu les composantes de la machine théâtrale, dans une œuvre qui pousse les possibilités d’un théâtre d’opéra jusqu’à ses ultimes retranchements. Il va jusqu’à inverser la perspective pour le quatrième acte : les spectateurs sont sur la scène, d’où ils assistent à la mort du séducteur Desportes qui a lieu au premier balcon, tandis que la scène finale (Marie vendant ses charmes et mendiant) a lieu sur une estrade à portée de main des spectateurs. Nous sommes impuissants à l’aider, et notre simple nombre qui l’oppresse suffit à faire ressentir le poids de la société qui l’écrase. Tout le drame, après tout, vient de l’inhumanité des officiers incapables de percevoir la souffrance d’autrui, même quand ils en sont la cause : le changement de perspective est de salubrité publique.

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Un des traits les plus frappants du spectacle, contrastant avec les interprétations communes, est que Konwitschny rend aux Soldats (en droite ligne avec la pièce de Lenz) un élément essentiel : l’humour. La niaiserie de Marie dans la première scène, les tirades mystico-ridicules du lieutenant Pirzel (admirablement croqué par Hans Kittelmann), l’étroitesse d’esprit de Stolzius, tout ce premier degré qui est le terreau des drames qui suivent sont, comme Konwitschny le montre avec force, autant dans la pièce de Lenz que dans l’opéra de Zimmermann. Cet humour, cependant, n’est pas là pour détendre l’atmosphère : la légèreté du début ne rend la progression du drame que plus implacable, plus accablante. Konwitschny n’éprouve pas le besoin de grimer les chanteurs en soldats : ce serait tellement plus simple si l’uniforme était seul coupable !

La soirée ne vaut cependant pas que par la scène : c’est l’avantage des maisons de taille moyenne que de proposer, entre autres grâce à la troupe, un véritable travail d’ensemble qui va jusqu’aux rôles secondaires. Tous, bien sûr, bénéficient de la direction d’acteurs remarquable de Konwitschny, mais ce très musical metteur en scène ne sacrifie pas le travail vocal au profit de ses idées musicales. a déjà fait ses preuves dans le rôle de Marie, à Berlin par exemple, et son aisance reste confondante ; elle n’a peut-être pas la même diabolique aisance que Barbara Hannigan à Munich, mais elle a plus de corps, et c’est ici préférable. On voudrait couvrir d’éloges le reste de la distribution, avec seulement moins d’enthousiasme pour une Comtesse de la Roche qui s’en tire du reste mieux que ses collègues de Salzbourg, Munich ou Berlin. Tous partagent un même engagement, un même souci de l’intelligibilité, une même précision musicale, à commencer par le pasteur d’Antonio Yang ou le Desportes d’, chacun avec une personnalité vocale affirmée. Marcus Bosch, à la tête de son orchestre maison, a un rôle essentiel dans la réussite, celui de coordonner la scène et les chanteurs en leur donnant une impression de sécurité, sans les couvrir de décibels. Le public venu très nombreux est comblé.

Crédits photographiques : © Ludwig Olah

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