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Die Soldaten à Berlin, opéra à succès

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Berlin. Komische Oper. 20-VI-2014. Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) : Die Soldaten, opéra en 4 actes sur un livret du compositeur d’après Les Soldats de J. M. R. Lenz. Mise en scène : Calixto Bieito ; décors : Rebecca Ringst ; costumes : Ingo Krüger. Avec : Jens Larsen (Wesener) ; Susanne Elmark (Marie) ; Karolina Gumos (Charlotte) ; Xenia Vyaznikova (mère de Wesener) ; Tom Erik Lie (Stolzius) ; Christiane Oertel (mère de Stolzius) ; Reinhard Mayr (comte de Spannheim) ; Martin Koch (Desportes) ; Hans Schöpflin (Pirzel) ; Joachim Goltz (Eisenhardt) ; Tomohiro Takada (Haudy) ; Günter Papendell (Mary) ; Noëmi Nadelmann (comtesse de la Roche) ; Adrian Stooper (le comte son fils). Chœur et Orchestre de l’Opéra comique de Berlin ; direction musicale : Gabriel Feltz

Zimmermann, Les Soldats. Photo Monika RitterhausLe monde lyrique aime les défis : réputés injouables et ruineux, Les Soldats de parcourent depuis quelques années avec une belle constance les scènes européennes, avec pour plus récentes étapes Salzbourg (2012), Zurich et Munich, avant que ces représentations berlinoises de la production de , coproduite avec Zurich. L’œuvre de ce jeune compositeur tourmenté, créée il y a près d’un demi-siècle (1965), se veut un cri d’angoisse devant la menace d’un retour d’une guerre effroyable quelques années après les tourments de la seconde guerre mondiale.

Les soldats de Jakob Michael Lenz, n’a pourtant rien d’une apocalypse : la pièce créée en 1775 raconte avec le goût de son temps pour les intrigues échevelées et le sentimentalisme lacrymal, et non sans efficacité comique par moments, une histoire édifiante dans le cadre familier d’une ville de garnison, celle d’une jeune fille trop prompte aux amourettes et qui à force de vouloir s’élever au-dessus de sa condition courra à sa perte. L’adaptation de Zimmermann condense puissamment l’intrigue, change la fin de la pièce en en supprimant la conclusion moralisatrice et surtout en empêchant la reconnaissance finale entre Marie et son père ; sa musique renforce surtout puissamment le tragique de l’affaire.

La production de , plutôt que de donner dans la surenchère, choisit une sobriété bienvenue, à l’opposé du cinémascope d’Alvis Hermannis il y a deux ans à Salzbourg : il place l’orchestre, en uniforme, sur un échafaudage qui occupe l’essentiel de la scène, tandis que la plus grande partie du jeu se fait sur le proscénium constitué par la fosse couverte ; c’est très pertinent du point de vue sonore, en empêchant que l’orchestre constitue une barrière sonore infranchissable pour les chanteurs dans des salles de taille réduite comme Zurich ou la Komische Oper, et c’est très efficace dramatiquement, en créant une proximité rare à l’opéra entre spectateurs et chanteurs, qui permet notamment aux scènes intimes et domestiques d’atteindre une intensité dont elles étaient largement privées à Salzbourg : le drame intime de Marie et la veulerie des soldats en sont mis en lumière au détriment du grand spectacle, et ce n’est certainement pas un mal. La violence que Bieito n’hésite jamais à présenter de manière crue sur scène est présente, cependant : peut-on vraiment ici s’en étonner ou le déplorer, pour une pareille œuvre ?

Le spectacle berlinois est également une réussite musicale incontestable, bien plus nette qu’à Salzbourg. Le mérite en revient naturellement d’abord au chef, , qui parvient à donner à cette musique la clarté et l’évidence qu’elle demande, avec un orchestre qui ne semble pas sentir la difficulté de cette musique. Cette préparation soignée est la condition absolue pour que les chanteurs puissent chanter véritablement leur partie : c’est le cas ici de presque tous les chanteurs, à l’exception regrettable de qui naufrage le rôle essentiel de la comtesse La Roche. Il est vrai que Bieito refuse à Marie la réelle consolation que veut, à haut prix, lui proposer la comtesse, en en faisant une tortionnaire comme les autres, mais ce n’est pas une excuse.

Zimmermann, Les Soldats. Photo Monika RitterhausL’ensemble de la distribution, donc, se fraie sans peine un chemin dans la partition de Zimmermann. C’est d’abord le cas de en Marie, qui garde la fraîcheur de sa voix idéalement juvénile presque jusqu’à la fin de la soirée, et qui seule ou presque faisait partie de la distribution zurichoise : la musique contemporaine n’est pas inchantable, elle est seulement souvent mal chantée, comme le montre a contrario le travail remarquable accompli par cette chanteuse dont le rôle favori est… Zerbinetta ! Il en est de même pour le Desportes de , jamais en difficulté avec ces redoutables aigus : son personnage est ici fuyant, peu sympathique mais surtout peu dessiné, comme une simple surface à fantasmes pour Marie. D’autres personnages sont eux beaucoup plus présents dramatiquement : la douleur de Stolzius – , aussi bon acteur que chanteur – est aussi touchante qu’est ambiguë la bonhomie du père de Marie qui n’est pas innocent dans la chute de sa fille. On ne peut que regretter que ce spectacle remarquable doive se contenter de ces quelques représentations à Berlin : la salle pleine montre bien à quel point le public de l’opéra, aujourd’hui, est prêt à bien des aventures qu’on ne lui offre que trop rarement.

Rappelons le bel ouvrage consacré à cet opéra par Laurence Helleu (éditions MF, Clef ResMusica).

Crédit photographique : © Komische Oper

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Berlin. Komische Oper. 20-VI-2014. Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) : Die Soldaten, opéra en 4 actes sur un livret du compositeur d’après Les Soldats de J. M. R. Lenz. Mise en scène : Calixto Bieito ; décors : Rebecca Ringst ; costumes : Ingo Krüger. Avec : Jens Larsen (Wesener) ; Susanne Elmark (Marie) ; Karolina Gumos (Charlotte) ; Xenia Vyaznikova (mère de Wesener) ; Tom Erik Lie (Stolzius) ; Christiane Oertel (mère de Stolzius) ; Reinhard Mayr (comte de Spannheim) ; Martin Koch (Desportes) ; Hans Schöpflin (Pirzel) ; Joachim Goltz (Eisenhardt) ; Tomohiro Takada (Haudy) ; Günter Papendell (Mary) ; Noëmi Nadelmann (comtesse de la Roche) ; Adrian Stooper (le comte son fils). Chœur et Orchestre de l’Opéra comique de Berlin ; direction musicale : Gabriel Feltz

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