À Rouen, l’esprit de Médée plane sur les bords de scène

La Scène, Opéra, Opéras

Rouen. Théâtre des Arts. 22-V-2018. Luigi Cherubini (1760-1842) : Médée, opéra-comique en trois actes sur un livret de François-Benoît Hoffmann. Mise en scène : Jean-Yves Ruf. Lumières : Christian Dubet. Scénographie : Laure Pichat. Costumes : Claudia Jenatsch. Avec : Tineke Van Ingelgem, Médée ; Marc Laho, Jason ; Jean-Marc Salzmann, Créon ; Juliette Allen, Dircé ; Yete Queiroz, Néris ; Liesbeth Devos, Première Suivante de Dircé ; Inès Berlet, Deuxième Suivante de Dircé ; Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie ; Chœur Accentus / Opéra de Rouen Normandie. Direction : Hervé Niquet

MédéeAvec sobriété et puissance, la dernière production de la saison de l’Opéra de Rouen met Cherubini à l’honneur et plonge le spectateur dans d’étranges profondeurs… inconnues ?

Médée ! Un nom et tout est dit ! Un nom et tout s’obscurcit ! Personnage ambivalent, comme tout mythe grec. Femme qui pousse à l’extrême les traits du « beau mal », Pandora offerte aux hommes par Zeus en punition, la Médée de Cherubini se découvre bien plus complexe et la femme maudite révèle peut-être plus la duplicité des autres personnages du mythe que la folie criminelle qui envahit la femme blessée. C’est en tout cas l’axe d’interprétation choisi par et pour cette ultime production de la saison de l’Opéra de Rouen. S’il est courant, aujourd’hui, de trouver des mises en scène prêtant plus de psychologie dramatique que l’intention initiale des auteurs anciens, l’œuvre de Cherubini et du librettiste français François-Benoît Hoffmann est bien, avant tout, un drame privé aux confins des passions les plus intimes, dont le décorum mythologique se révèle plus un décor qu’une action par elle-même. Pour autant, le texte puise la force même de ses dédales psychologiques dans les plus profondes symboliques de l’antique mythologie. Il est du reste dommage d’avoir réécrit la version en supprimant les alexandrins du livret au motif que les chanteurs ne sauraient pas aisément les déclamer.

Dans un décor épuré, et non minimaliste, est incontestablement parvenu à rendre à la fois perceptibles et unifiées ces multiples clefs de lecture, comme autant de portes d’entrée dans l’esprit torturé de Médée, comme dans les âmes lâches et doubles des deux hommes qui lui font face. Une seule scène, noire, de marbre tendue, avec pour tout mobilier trois bassins alignés et des chanteurs. Une gageure réussie, l’immense plateau vide n’apparaît jamais comme désert ou ridiculement inoccupé. Les jeux de scènes, la présence dégagée par les acteurs, la place de l’élément aquatique et plus encore la puissance évocatrice de la musique de Cherubini se suffisent largement à elles-mêmes. Même seule, recroquevillée dans son coin ou fascinée par les flammes du brasero, Médée emplit le plateau, la scène et jusqu’aux derniers balcons de l’opéra. Bien sûr, la musique de Cherubini a toujours su emplir les recoins affectifs et émotionnels des acteurs comme du public, et en cela réside probablement le succès prégnant de ses œuvres, même si Médée ne fut pas si appréciée que cela, peut-être parce que, encore aujourd’hui l’œuvre frappe juste, là où ça nous fait mal.

Rôle-titre, , porte de bout en bout toute l’intensité dramatique, là où les Jason et Créon peinent à émerger. Voix sourdes, aigus saturés, ils semblent d’autant plus pâles devant Médée, jusqu’à disparaître sous les tutti de l’orchestre, pourtant merveilleux d’équilibre. Travaillée note à note par , la partition peut livrer toute sa force évocatrice. Rien de trop, pas d’esbroufe ni surenchère dans l’éclat ou le dramatique, la phalange rouennaise sert magnifiquement une œuvre derrière laquelle elle disparaît pour ne laisser que Médée et Cherubini face à chaque spectateur happé individuellement dans ce rectangle scénique qui oscille entre la beauté pure et inquiète du cœur et la noirceur lancinante d’une musique d’apparence répétitive. , Hervé Niquet, Jean-Yves Ruf, Cherubini en main, en viennent à gommer les limites du mythe et du vécu, de l’art et de l’artifice, de la scène et du réel… Et après trois heures de spectacles, une question tient encore le spectateur en haleine : à partir de quand s’est-il mis à respirer par Médée ?

Crédit photographique : © Gilles Abegg

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