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L’invention de la musique concrète fêtée au festival Futura

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Crest. Salle des Moulinages. 24 et 25-VIII-2018. Œuvres de Pierre Henry (1927-2017), Pierre Schaeffer (1910-1995), Mireille Chamass-Kyrou (née en 1931), Henri Sauguet (1901-1989), François Bayle (né en 1932), Luc Ferrari (1929-2005), François-Bernard Mâche (né en 1935), Michel Chion (né en 1947), Denis Dufour (né en 1953), Lucie Prod’homme, Fédéric Kahn (né en 1966), Bruno Capelle (né en 1967), Vincent Laubeuf (né en 1974), Tomonari Higaki (né en 1974), Paul Ramage, Ingrid Drese (né en 1957), Éric Broitmann, Iris Lancery etc. Interprètes à la console : Éric Broitmann, Guillaune Contré, Tomonari Higaki, Olivier Lamarche, Jonathan Prager, Nathanaëlle Raboisson

40006442_1702192629903481_8254884253368582144_n1948-2018 : la vingt-sixième édition du festival célèbre les soixante-dix ans de l’invention de la musique concrète, durant trois journées de musique acousmatique (entendue à travers les haut-parleurs) et une nuit blanche en sus.

Sont mis en perspective le travail des « Anciens », pionniers de l’aventure sonore schaefferienne des années 50-60, avec les œuvres de la dernière décennie (2010-2018), parmi lesquelles dix créations mondiales sont à l’affiche. Un parcours sonore tracé par , le directeur du festival, en collaboration avec le Collectif MU, permet cette année aux Crestois de sillonner leur ville en musique, via une application à télécharger sur les smartphones.

Avec

On est d’emblée surpris, au fil de cette rétrospective historique de la musique de studio, d’entendre des œuvres de personnalités assez inattendues dans ce domaine, tel qu’ (Texte 1) ou encore (Aspect sentimental). Ce sont autant d’exemples témoignant de la curiosité et de l’intérêt des compositeurs de tous bords pour cette nouvelle approche de la musique. Si et , les fondateurs, sont dûment représentés, avec  Symphonie pour un homme seul (1950) notamment, c’est une des dernières œuvres d’envergure de , Le fil de ma vie, superbement interprété par , qui clôt la deuxième journée du festival. Commande de la Cité de la Musique pour les 85 ans du compositeur, l’œuvre a été créée par son auteur à la console de projection et n’avait encore jamais été rejouée. Elle s’accompagne d’un long poème en prose, sur lequel elle s’est échafaudée, et se décline en dix mouvements où Henry revisite son « jardin de sons » via son geste puissant et envoûtant qu’il aime perpétuer. La coda au titre prémonitoire, « Tunnel de la mort ». portée par un processus d’intensification, ménage une fin « cut » très impressionnante.

Parmi les pionniers de l’aventure sonore, et suiveurs de Pierre Schaeffer, figurent également au programme (L’oeil écoute), (Prélude), (Espaces inhabitables), (Dahovi) et Mireille Chamass-Kirou (Étude 1), car les femmes, certes minoritaires, ne sont pas oubliées pour cet anniversaire.

Carte blanche aux interprètes

Le festival défend l’idée de l’interprétation live de la musique électroacoustique, à travers le geste du musicien à la console de projection et via l’acousmonium Motus (orchestre de 80 haut-parleurs spatialisés) qui donne aux sons leurs couleurs et leur mouvement dans l’espace. Un stage précédant le festival est d’ailleurs consacré chaque année à la pratique interprétative, attirant des musiciens du monde entier. a demandé à trois des six interprètes de Futura d’élaborer un programme d’une heure, le temps d’un concert, avec les œuvres de leur choix, répondant bien évidemment à la thématique.

s’est fixé sur Le Voyage (1962) de Pierre Henry, autre pièce emblématique du maître inspirée du Livre des morts tibétain. Peu de matériau (bruit blanc, larsen, vibration, sons itératifs…) et de champ de manœuvre dans cette fresque hiératique et aux confins du silence, un chef d’œuvre assurément. , a choisi quant à elle, Far West News (1998-1999) de , « poème sonore d’après nature » nous dit ce virtuose de la « phonographie » qui relate jour après jour, du 11 au 30 septembre 1998, son périple dans le continent ouest-américain, avec son épouse Brunhilde. Dans ce road movie pour l’oreille, réaliste autant qu’évocateur, les voix captées – le plus souvent en américain – sont musicales et savoureuses, avant d’être significatives. s’est intéressé à la génération suivante, non moins active, en mettant en regard de manière très pertinente (les deux suites sont de 1988), Dix études de musique concrète de , compositeur présent sur toute la durée du festival, et Douze mélodies acousmatiques de , fondateur de Futura, rappelons-le, dont on a regretté l’absence cette année. Le concept de mélodie, chez Dufour, est ici élargi à la dimension du champ perceptif proposé par le vocabulaire acousmatique. Le compositeur y exerce son art de la miniature, dans une dimension aussi théâtrale que poétique : ainsi cette voix craquante de petite fille chantant son « hymne » aux micros et à l’acousmatique. invoque davantage dans ses sous-titres une musique d’intérieur (Rêverie, Craquement, Ménage, Manège, Fonte etc.). Le matériau, renouvelé à chaque numéro, est animé d’un geste souvent obsessionnel, même si humour, poésie et mélodie (Cantique) affleurent comme chez Dufour. Jonathan Prager en souligne les nervures avec une précision d’orfèvre.

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Créations mondiales

Les créations sont toujours très sollicitées à Futura et contribuent à l’élargissement tous azimuts du répertoire acousmatique. , la trentaine, dit s’être inspiré de Pierre Henry et du Livre des morts égyptien dans La Traversée du Styx, une œuvre sombre déroulant une trame continue, dans une manière nouvelle, économe et à la marge du silence. De même, le flux sonore est continu dans Under construction (…entendue sous le sable) de , engendrant un univers onirique où sonorités diffuses et battements sourds innervent une matière sonore aux limites de l’audible. accuse les lignes de fracture dans sa nouvelle œuvre Dans un monde sonore, alternant plages temporelles très étirées, aux textures flottantes, et matériaux hétérogènes, soumis à des rouages mécaniques implacables. On reste dans le contexte japonais avec le diptyque de Vincent Laubeuf, Le chant des sanctuaires et Le bruit des temples. Les sons proviennent en majorité d’une captation in situ : trompe du rituel, tambour sacré, gong et sonnailles, chants de prière sur fond bruissant, gagaku lointain : le compositeur prend de la distance avec son modèle, filtre délicatement les sons, brouille les sources et superpose les strates sonores dans un paysage recomposé et un rituel réinventé. L’onde électronique qui le traverse ajoute à l’onirisme et au mystère de ce diptyque très attachant.

Bruno Capelle a dédié sa Suite pour un orgue imaginaire (60′) à Jonathan Prager qui en assure la création. L’œuvre se décline en 22 mouvements et autant d’hommages rendus aux compositeurs et compositrices (sept sur vingt-deux !), de Bach à , en passant par Xenakis, , , Beatriz Ferrera… A chacun ou chacune correspond un terme de rhétorique musicale (Sautillement, Tension, Battement, Étirement, Soupir etc.), induisant le geste compositionnel. Tout le matériau sonore provient du synthétiseur Prophet 12, suffisamment souple et riche pour renouveler l’écriture et les couleurs de chaque numéro. La question de l’ordre s’est évidemment posée et la réussite de ce projet singulier tient en partie au montage qui fait sens et cohérence.

Nouveautés de la compagnie Motus

La compagnie Motus sort sous son label deux nouveaux CD monographiques, donnés en concert durant la deuxième journée du festival. D’ d’abord, Les chemins de Colone est une vaste fresque en cinq mouvements inspirée du recueil « Les vallées du bonheur profond » d’Henry Bauchau. La forme musicale, sous-tendue par le propos littéraire, donne vie à de longues trames à évolution lente invitant à une écoute immersive. La seconde pièce de l’album, De l’espace et du temps, liée à un projet chorégraphique de danse butô, favorise les lignes de fracture, de la méditation tendue (dedans) à la musique anecdotique (dehors) qui renouvelle le temps et l’écoute.

De Lucie Prod’homme, ensuite, le cycle Leçon du silence est un vaste projet en cinq mouvements s’intéressant aux qualités du silence et à sa dramaturgie. À la galerie Espace Liberté de Crest, la compositrice, chercheuse et pédagogue tout à la fois, donne en amont une conférence intitulée « Composer le silence » où sa réflexion personnelle est étayée de nombreux exemples puisés dans l’histoire des cinquante dernières années de création sonore. Leçon du silence est un travail sur la perception et une invitation à entendre autrement.

Crédits photographiques : © Éric Broitmann

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Crest. Salle des Moulinages. 24 et 25-VIII-2018. Œuvres de Pierre Henry (1927-2017), Pierre Schaeffer (1910-1995), Mireille Chamass-Kyrou (née en 1931), Henri Sauguet (1901-1989), François Bayle (né en 1932), Luc Ferrari (1929-2005), François-Bernard Mâche (né en 1935), Michel Chion (né en 1947), Denis Dufour (né en 1953), Lucie Prod’homme, Fédéric Kahn (né en 1966), Bruno Capelle (né en 1967), Vincent Laubeuf (né en 1974), Tomonari Higaki (né en 1974), Paul Ramage, Ingrid Drese (né en 1957), Éric Broitmann, Iris Lancery etc. Interprètes à la console : Éric Broitmann, Guillaune Contré, Tomonari Higaki, Olivier Lamarche, Jonathan Prager, Nathanaëlle Raboisson

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