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Élisabeth Platel, une directrice qui défend l’école de danse française

Directrice de l’école de danse de l’Opéra de Paris depuis 2004 où elle a pris la suite de , Élisabeth Platel a pour mission de dénicher et former des « graines d’étoiles ». C’est dans son bureau du Palais Garnier qu’elle défend avec passion son attachement à l’excellence de la danse française et au classique comme socle de l’enseignement des danseurs de l’Opéra de Paris.

«  C’est la recherche de la perfection classique qui donne aux danseurs les clés pour tout. »

ResMusica : Des milliers d’élèves ont fait leur rentrée scolaire : combien de « petits rats » ont fait leur rentrée à l’école de danse de l’Opéra de Paris en 2018 ?

Élisabeth Platel : Cette année, 133 élèves ont fait leur rentrée à l’école de danse. Il faut rappeler que depuis 1987, à la demande de , un nouveau bâtiment a été construit à Nanterre pour abriter l’école de danse qui, auparavant, était sous les toits du Palais Garnier. La journée type est identique pour tous les élèves : la scolarité a lieu le matin, de 8h à midi, la journée artistique – danse et tous les enseignements artistiques – de 13h30 à 18h30, et l’hébergement commence à partir de 19h. L’internat était obligatoire à l’ouverture en 1987, puis est devenu libre. Actuellement, l’école compte environ 80 internes.

RM : Les élèves qui font partie de l’école de danse ont tous passé un concours difficile pour arriver là …

EP : Le parcours est identique pour tous les niveaux. L’audition consiste, pour les plus jeunes, en un examen physique, un test d’aptitudes physiques puis une classe. Pour les enfants de plus de 13 ans, le recrutement a lieu sur la base d’une vidéo, puis d’une classe. Ceux qui sont sélectionnés sont admis comme stagiaires dans la classe correspondant à leur niveau pour une durée de six mois pour les plus jeunes, d’un an pour les plus âgés. A l’issue de ce stage, en juin, les stagiaires passent un concours d’admission pour devenir élève.

RM : Quel est le taux d’échec ?

EP : Il est très difficile d’établir des pourcentages, car c’est très variable. Cette année, nous avions onze stagiaires garçons et nous en avons retenu dix, ce qui est exceptionnel. Pour les filles, sur quatorze stagiaires, nous en avons gardé dix. Nous avons la chance d’avoir conservé le principe de l’enseignement gratuit depuis Louis XIV, ce qui nous permet d’admettre les élèves que l’on a choisis. L’école de danse bénéficie du soutien du ministère de la culture et son fonctionnement est intégré au budget de l’Opéra de Paris.

RM : Les critères physiques sont-ils prépondérants pour sélectionner les petits rats et pourquoi l’homogénéité des physiques des danseurs est-elle si importante à l’Opéra ?

EP : A notre époque, il est très difficile de parler de critères physiques. Notre sélection se fonde sur les aptitudes à danser et sur une uniformité esthétique qui correspond à celle du corps de ballet et des différents rôles qui sont ceux du répertoire de l’Opéra de Paris. Il existe en effet des critères indicatifs de taille et de poids mais nous regardons surtout la fourchette entre le poids et la taille, ce qui donne une indication sur le physique de l’enfant. Certains parents sont troublés par ces critères mais il ne serait pas honnête de faire venir un enfant qui n’entre pas dans la fourchette souhaitée. Nous préférons effectuer une première sélection sur dossier et sur photographies à partir de onze ans, pour éviter les frais d’un voyage à ceux dont les proportions ne correspondraient pas. Certes, on parle d’enfants, dont la morphologie évolue en grandissant, mais je ne peux nier que notre métier comporte des morphotypes, comme pour les jockeys ou les basketteurs.

RM : Mais à la différence du sport, la danse est un art : une personnalité artistique ne peut-elle pas transcender ces critères physiques  ?

EP : Le physique idéal n’existe pas, mais nous allons choisir des enfants qui ont des aptitudes : un en-dehors, un pied articulé, une mobilité, et cela nous le voyons dès le premier jour. C’est un pari sur l’avenir. Je vais expliquer aux enfants qui vont dépasser les critères de taille que cela sera plus difficile pour eux, qu’il va falloir qu’ils dansent très bien ; mais nous n’allons pas nous priver d’un danseur de qualité parce qu’il a trois centimètres de trop ! En revanche, à sa sortie de l’école, peut-être ne sera-t-il pas engagé à l’Opéra de Paris. Pourtant, la première mission de l’École de danse est de former des danseurs de l’Opéra. L’équilibre à respecter est fragile, ce qui est parfois violent pour certains enfants auxquels nous allons dire « non ».

RM : Pourquoi les recrutements à l’international, comme par exemple dans le cadre des grands concours comme le , restent-ils exceptionnels ?

EP : Je ne fais pas mon marché. Contrairement à certaines écoles qui vont y puiser des éléments de l’âge de quatorze, quinze ou seize ans pour en faire la majorité de leurs élèves, notre travail est beaucoup plus difficile. Nous pouvons être très fier de l’élève que nous aurons construit à partir de huit ans et demi, neuf ans et qui arrivera au firmament. Nous ne fermons pas la porte à des talents de quinze ou seize ans, mais il faut que soit quelqu’un d’exceptionnel qui, en outre, montre qu’il a envie de se fondre dans cette uniformité stylistique. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes tous des clones !

«  L’école de danse française est comme notre esprit français, cartésienne. »

RM : Comment décririez-vous l’école de danse française ?

EP : Cette école est comme notre esprit français. J’aime bien la comparer à la philosophie française. Notre enseignement est cartésien mais en même temps nous sommes des Latins. L’école française, c’est ce mélange de rigueur, de discipline, de royauté, de lignes très géométriques, associé au côté latin, rebelle, éloquent. Nous n’avons pas la même flamboyance que les Russes, notre technique est moins athlétique que la leur, et notre rigueur est moins stricte que celle des Anglais. Ce royalisme combiné au caractère révolutionnaire des Français est présent dans notre danse, notre architecture, notre musique. Notre danse correspond à notre culture et nous pouvons la rapprocher de la littérature et du théâtre français. La richesse de son vocabulaire est immense. Il faut se rappeler que la codification est née en France. Louis XIV a eu la force et l’intelligence de structurer, et ça aussi c’est très français.

RM : Cette école laisse-t-elle pour autant place à la virtuosité technique ?

EP : Nous n’avons jamais arrêté de pousser la virtuosité technique. Lorsque nous avons célébré les 300 ans de l’école de danse, nous avons choisi une citation historique qui mentionnait « le dédain de la prouesse ». En fin de compte, ce que nous recherchons, ce n’est pas la virtuosité pour la virtuosité mais la virtuosité à des fins artistiques. Nos danseurs possèdent une belle technique. Les artistes qui entrent dans la compagnie sont des passionnés, qui ont choisi l’Opéra de Paris et non une personnalité, à l’instar d’un danseur qui se dirigerait vers un chorégraphe. Cette institution nécessite de s’y investir. Y  rester n’est pas qu’un confort, c’est un combat de tous les jours. J’admire ceux qui ont pris la liberté de partir mais ce n’est pas si facile de rester, car il faut se renouveler pour éviter la routine.

«  Les danseurs sont pluridisciplinaires justement grâce à leur formation classique. »

RM : Est-ce que certains aménagements dans la scolarité vous semblent nécessaires pour répondre aux évolutions de la carrière du danseur, et notamment à la part croissante des pièces contemporaines et des nouvelles créations dans la programmation de l’ONP ?

EP : C’est ce qui est fabuleux. Ces jeunes, qui ont en effet peu d’enseignement contemporain, alors que la programmation se teinte d’une orientation légèrement plus contemporaine qu’auparavant, se fondent dans des écritures diverses. Nous ne pouvons pas les former à toutes les écritures. Car pourquoi privilégier Graham plutôt que Limon, ou Horton plutôt que Cunningham ? L’écriture contemporaine est une écriture de chorégraphes, alors que l’écriture classique est classique. Je suis très ouverte aux écritures récentes mais le socle, la fondation est classique et c’est la recherche de perfection classique qui leur donne les clés pour tout.

Je m’oppose aux querelles de chapelle, à ceux qui souhaiteraient augmenter la part du contemporain dans la formation des danseurs ou supprimer l’enseignement de la danse de caractère au motif qu’elle est moins dansée. Nous enseignons la danse de caractère, car elle apporte rythme, épaulement, directions et parce qu’elle est adaptée à l’enfant. A 14 ans, un enfant n’a pas envie de faire du contemporain. S’il le souhaite, il peut changer d’école. Chez nous, il aura un enseignement de contemporain sur un trimestre et puis dans les programmes, je place régulièrement un ballet de notre temps. Je préfère dire « de notre temps » car comment définir le contemporain ? Est-ce que , , , , c’est du contemporain ? Si l’on définit le contemporain comme une recherche, en revanche, ce n’est pas à l’Opéra de Paris que cela doit se passer, car l’Opéra a pour mission de programmer des spectacles et non d’aller rechercher dans des domaines contemporains.

C’est une querelle qui n’a pas lieu d’être car les danseurs sont pluridisciplinaires justement grâce à leur formation classique.

RM : Comment rendre l’école accessible à tous les enfants, quels que soient leur origine et milieu social ? Des mesures sont-elles prises pour diversifier le recrutement, comme des bourses d’étude, de la diffusion dans les écoles situées dans des zones défavorisées … ?

EP : Je sais qu’il y a eu une étude sur les prénoms de mes élèves qui a conclu que ces prénoms n’étaient pas issus de milieux défavorisés. Je trouve que c’est un raccourci qui relève du cliché car je peux vous dire, compte tenu des dossiers de bourse que j’ai étudiés, qu’il y a des familles qui se trouvent dans des situations très délicates.

Nos élèves bénéficient d’un système de bourse et d’aides au voyage pour les provinciaux. Les étrangers européens bénéficient du même traitement. Les non Européens en revanche paient des frais de scolarité, mais qui ne sont pas si élevés par rapport à certaines écoles internationales car nous ne souhaitons pas nous priver de talents.

« Je regrette qu’en 2018, les préjugés sur les garçons qui dansent existent toujours. »

La diffusion se fait via un partenariat avec Nathan pour des bandes dessinées sur la danse et par les documentaires. Pour moi, celui qui a été fabuleux c’est Graine d’étoile car la réalisatrice a mis la lumière sur les enfants en leur laissant la parole. Billy Eliott a fait énormément auprès des garçons, encore maintenant, mais je regrette qu’en 2018, les préjugés sur les garçons existent toujours.

RM : Il est beaucoup question de harcèlement dans le milieu de la danse : quelles mesures sont-elles prises pour empêcher que de telles dérives soient constatées à l’école ?

EP : Le harcèlement sexuel à l’école n’existe pas. Nous faisons très attention, en particulier dans notre métier qui se rapporte au corps, à l’intégrité de l’enfant. Quand je reçois un élève, ma porte reste toujours ouverte. Le rapport à l’élève est très complexe. J’essaie de parler d’indication plutôt que de correction qui renvoie à quelque chose de mal.
Le rapport aux parents aussi est complexe. J’essaie de leur parler, d’expliquer qu’il y a des rituels dans la danse. Il y a des choses que je peux expliquer, d’autres non. Pour réussir, il faut de la persévérance, des dons, de la chance, de la santé, de l’insouciance et un peu de folie aussi. Je n’aime pas parler de sacrifice, car toute personne qui se dédie à quelque chose renonce à faire d’autres choses.

RM : Quel est le parcours de ceux qui ne réussissent pas ? Un accompagnement est-il prévu et quelle est la gestion de l’échec ?

EP : Nous essayons d’anticiper avec beaucoup de précaution. La danse ne se juge pas d’un jour à l’autre, mais s’évalue dans la durée. En milieu de trimestre, nous évoquons avec les professeurs les enfants qui nous préoccupent et nous communiquons nos remarques aux parents. Ensuite, je convoque les enfants et conseille à certains de s’inscrire dans d’autres écoles mais je les laisse libres de leur choix. Le directeur de la scolarité veille à ce qu’ils puissent s’inscrire dans un établissement scolaire à temps.

A l’issue de la Première division, ceux qui en ont encore l’âge peuvent revenir en dernière année. Certains obtiennent un contrat à durée déterminée au Ballet de l’Opéra de Paris. Pour les autres, nous avons des contacts avec des écoles internationales qui peuvent leur permettre d’entrer dans des trainee programs ou des Jeunes Ballets. Plusieurs anciens élèves ont intégré l’école du , dirigée par Patrick Armand, deux garçons sont au Ballet de Hambourg depuis deux ans.

RM : Tous les élèves trouvent-ils un travail à la sortie de l’école ?

EP : Non, il faut être honnête, tous ne trouvent pas un emploi à la sortie, mais comme tous les lycéens ne trouvent pas un emploi après le Baccalauréat. Le Bac cumulé avec le diplôme de l’École de danse de l’Opéra de Paris donne des possibilités de se réorienter très rapidement et permet la mobilité en Europe.

Crédits photographiques : Portrait © J.L Saïz ; Image de une © David Elofer

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