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À Bruxelles, le Caravansérail dans d’intenses leçons de ténèbres de Couperin

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Bruxelles. Bozar. Chapelle protestante. 27-IX-2018. François Couperin (1668-1733) : les trois leçons de ténèbres du mercredi saint. Pièces de clavecin : Courante du deuxième ordre, la Muse-plantine du dix-neuvième ordre, la Diligente du deuxième ordre. Marin Marais (1656-1728) : Tombeau pour Monsieur de Lully du deuxième livre des pièces de viole. Le Caravansérail : Maïlys de Villoutreys, soprano ; Rachel Redmond, soprano ; Isabelle Saint-Yves, viole de gambe ; Bertrand Cuiller, clavecin, orgue et direction

rachel_redmondLes Bozar de Bruxelles lancent leur saison de musiques anciennes et baroques avec la commémoration du 350e anniversaire de la naissance de  par , groupe à géométrie variable, dirigé des claviers par . Au programme, les Leçons de ténèbres du Mercredi saint

Ces « lectures » musicales sont basées sur les lamentations du prophète Jérémie autour de la première destruction du Temple de Jérusalem et de la captivité à Babylone du peuple élu, au sixième siècle avant notre ère. Traditionnellement prononcées ou chantées à mâtines les jeudi, vendredi et samedi de la semaine sainte de la liturgie chrétienne, les Leçons de ténèbres abandonnèrent durant le Grand Siècle français la distribution polyphonique au profit d’une distribution soliste. Elles devinrent autant d’événements musicaux et quasi mondains, donc logiquement en conséquence avancés aux vêpres du jour précédent.

En marge d’une future intégrale discographique de l’œuvre pour clavecin dont le premier jalon paru a obtenu notre Clef ResMusica du mois de septembre, se promet d’explorer l’œuvre de sous ses aspects les plus divers. De manière sensible et intelligente, pour ce programme, il ne choisit ni la mise en espace liturgique avec les plains-chants ou les répons de circonstances, ni l’opposition des ténèbres de ces sombres offices à la lumière victorieuse du jour de Pâques, que Couperin a aussi évoquée dans de somptueux motets à destination soliste. Mais il opte pour l’évocation et pour le portrait par petites touches d’un «  maître des sentiments profonds », comme le dit le sous-titre du programme. Le court deuxième prélude de l’Art de toucher le clavecin non annoncé d’ailleurs, car ajouté in extremis, campe le décor. Trois pièces extraites des premier et troisième livres des pièces de Clavecin du même Couperin, puis le Tombeau pour Monsieur de Lully de sont disposés en guise d’interludes entre les trois leçons. Au gré des versets de celles-ci, Bertrand Cuiller alterne à bon escient expressif l’utilisation du clavecin et de l’orgue positif pour mieux camper le décor de chaque section et en magnifier la sobre rhétorique musicale. Il peut compter sur la complicité d’Isabelle Saint-Yves à la basse de viole tant pour un efficace continuo que pour un engagement assez splendide dans la pathétique pièce soliste due à , magnifiée aussi bien par la variété des nuances que par l’usage discret mais efficace des flattements.

Les deux solistes du chant sont d’étroite connivence avec l’approche touchante, sincère mais aussi fruitée du maître d’œuvre. , déjà bien connue pour ses participations aux productions de divers ensembles, dont Pygmalion de Raphaël Pichon, campe une première leçon altière, déclamatoire et presque opératique par moment, dont la sobre dramaturgie oratoire est sublimée par une idéale et discrète ornementation. Les vocalises autour de chaque lettre hébraïque précédant le texte latin, à la manière d’une enluminure vocale, sont un pur régal ! Les brusques et redoutables oppositions de registres vocaux sont ici naturellement soutenus par un sens aigu de la courbe mélodique et par une intelligence du texte à toute épreuve.

Dans la deuxième leçon, conçue par Couperin dans un ambitus vocal plus homogène  et moins acrobatique, la somptueuse soprano écossaise , habituée des productions des Arts florissants et du Caravansérail, n’est pas en reste. Son timbre un peu plus acidulé et la concentration expressive de son chant sont au service d’une musique ici plus ramassée et plus compacte, d’une fluidité plus homogène et moins dramatisée : le résultat est confondant de naturel et de plasticité.

Les deux solistes inversent la distribution des registres dans la célébrissime troisième leçon, et au-delà de l’évidente maîtrise technique, nous sommes subjugués par cette bouleversante interprétation, loin de toute joute oratoire, où le sens tragique du texte n’empêche nullement l’expressivité la plus effusive et l’éloquence la plus efficiente. Il se dégage de ce bref concert donné sans interruption un intense apaisement, une sérénité impalpable, un sentiment de totale apesanteur.

Crédit photographique : © Chris Wallace

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Bruxelles. Bozar. Chapelle protestante. 27-IX-2018. François Couperin (1668-1733) : les trois leçons de ténèbres du mercredi saint. Pièces de clavecin : Courante du deuxième ordre, la Muse-plantine du dix-neuvième ordre, la Diligente du deuxième ordre. Marin Marais (1656-1728) : Tombeau pour Monsieur de Lully du deuxième livre des pièces de viole. Le Caravansérail : Maïlys de Villoutreys, soprano ; Rachel Redmond, soprano ; Isabelle Saint-Yves, viole de gambe ; Bertrand Cuiller, clavecin, orgue et direction

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