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Bouleversante Jenůfa de Janáček à Dijon

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon. Auditorium. 30-IX-2018. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en trois actes sur un livret du compositeur, d’après Sa belle-fille de Gabriela Preissová. Mise en scène : Yves Lenoir. Décors : Damien Caille-Perret. Costumes : Jean-Jacques Delmotte. Avec : Helena Köhne, Grand-mère Buryja ; Daniel Brenna, Laca Klemeň ; Magnus Vigilius, Števa Buryja ; Sabine Hogrefe, Kostelnička Buryja ; Sarah-Jane Brandon, Jenůfa ; Tomáš Král, Stárek; ; Delphine Lambert, La Bergère ; Roxanne Chalard, Jano ; Svetlana Lifar, L’Épouse du Maire ; Krzysztof Borysiewicz, Le Maire ; Katerina Hebelkova, Karolka ; Axelle Fanyo, Barena ; Sophie Largeaud, La Tante. Chœur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Anass Ismat) et Czech Virtuosi, direction: Stefan Veselka

IMG_5431@Gilles Abegg Opéra de DijonForte émotion pour la Jenůfa qui ouvre la nouvelle saison de l’Opéra de Dijon : une mise en scène intense, une fosse surchauffée et une distribution magnifique.

Dans son troisième opéra comme dans les huit autres, Janáček « s’est intéressé aux hommes plutôt qu’aux faits » dit très justement le metteur en scène, . Jenůfa, son premier succès, est probablement le manifeste le plus spectaculaire de cette empathie qui permet au compositeur de transcender le fait divers le plus sordide (un infanticide paysan sous emprise religieuse, dans un village aux effluves délétères de consanguinité) par une attention aux motivations de chacun, jusqu’à une fin heureuse sans mièvrerie.

Jenůfa est probablement la plus belle illustration opératique de l’adage « l’essentiel n’est pas ce que l’on a été mais qui on devient ». L’inspiration musicale est du plus haut niveau, des quelques stigmates bohémiens aux concentrés d’humanité de phrases mélodiques très courtes, marqueurs stylistiques du compositeur-instituteur tchèque qui devait savoir ce dont il parlait. Le plus développé de ces motifs étant, non sans raison d’ailleurs, la bande-annonce du scénario à venir de la sublime phrase de Grand-mère Buryja reprise par le chœur à l’Acte I : « Chaque couple doit endurer des douleurs et ses souffrances ».

IMG_5157@Gilles Abegg Opéra de Dijon

Le décor de est lui aussi un concentré d’espace. Évacuant tout folklore, il réduit la hauteur du cadre de scène à un cinémascope écrasant au ras du sol : du moulin, comme vu en contre-champ depuis la salle, on ne voit qu’une ouverture sur la campagne cadrée par des panneaux métalliques percés de fenêtres et de tuyaux. L’ensemble bascule spectaculairement (bien qu’un peu trop tôt ou trop tard pour produire son plein effet), pour construire à vue le superbe décor de l’Acte II : l’intérieur de Kostelnička, aussi blanc que les agissements de la Sacristine sont sombres. Le curseur de ce blanc, un temps rehaussé par une chute de neige, sera poussé au maximum de l’aveuglement aux moments de transes de cet acte halluciné. Le III rétablit la perspective du I, agrémenté de lierre et d’une table de noces qui, si elle avait été démesurément longue, aurait dit plus spectaculairement encore le chemin restant à parcourir par les jeunes mariés après le duo final.

Dans ce univers esthétique solide et crédible, moins radical et, partant, moins fort que la proposition de Robert Carsen vue à l’Opéra du Rhin, va pourtant plus loin dans sa narration du terrible scénario d’un opéra que Janáček a tiré d’une pièce intitulée plus judicieusement Sa belle-fille. Le metteur en scène, qui a assuré à Paris la reprise de De la maison des morts de Chéreau, vise donc l’humain, avec quelques idées fortes : cette Sacristine inédite, ex-grenouille de bénitier à l’emporte-pièce, ici regardée comme une femme sous emprise de son désir, tante des plus ambiguës avec son neveu Števa, belle-mère prête à voler le mariage de sa belle-fille (Lenoir lui offre la seule robe blanche d’une noce aux allures d’obsèques et même une poursuite de star) ;  Števa vraiment fracassé à la fin, qui se donne la mort après avoir tenté de reconstituer avec grenouillère et bonnet le bébé disparu ; cette statue de la Vierge qui choit au II, suffisant à rappeler le rampant du religieux.

L’intense expérience vient aussi de la fosse. C’est un cadeau pour les oreilles que la fierté clamée haut d’un orchestre venu de Brno (où fut créé Jenůfa en 1904) et qui connaît donc bien son Janáček. Le geste de Stefan Veselka, qui a fait le choix de la version originale, est puissant, à même de convaincre ceux qui continuent de délaisser cette Jenůfa pourtant déjà centenaire au profit d’une énième Traviata : on frémit au crescendo qui précède le duo final, tenu au-delà du raisonnable, et qui produit la même sidération que celui de l’avant-dernier interlude du Wozzeck à venir. Bien que la quasi-totalité des chanteurs soit non tchécophone, chacun semble à sa place. L’émotion va croissant avec une parfaitement distribuée qui, un peu comme la Tatiana de Tchaïkovski, passe en deux heures d’horloge de l’adolescente échevelée à l’adulte aux cheveux courts. La voix de Sabine Hogrefe, ex-Brünnhilde in loco, aux graves un peu sourds, donne l’impression de devoir émerger de l’orchestre mais finit par révéler un très beau personnage. Les deux hommes sont magnifiques : a l’éclat vocal de l’insupportable beau gosse ; quant à , ex-Siegfried de la Tétralogie de Laurent Joyeux, splendide Laca, il suffira de dire que le vaste auditorium de Dijon semble presque trop petit pour un tel gabarit, audible de la première à la dernière syllabe, la fougue très « tchèque » et toujours musicale du ténor américain se jouant de tous les doubles forte de la fosse. Un quatuor également très bien entouré : le chœur, impressionnant, mais aussi Helena Köhne, , , , , , multitude grouillante du rugueux microcosme sur lequel la nuit tombe au final après le suicide en off de Števa, laissant les nouveaux époux évoquer Dieu devant un ciel noir de promesses.

Crédits photographiques : © Gilles Abegg

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