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Début de cycle Janáček à Strasbourg avec Jenůfa

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 11-VI-2010. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa (Její pastorkyňa ou Sa Belle-fille), opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Robert Carsen. Décors et costumes : Patrick Kinmonth. Lumières : Robert Carsen et Peter van Praet. Dramaturgie : Ian Burton. Avec : Eva Jenis, Jenůfa ; Nadine Secunde, Kostelnička Buryjovka (La Sacristine) ; Peter Straka, Laca Klemeň ; Fabrice Dalis, Števa Buryja ; Menai Davies, la Grand-mère Buryjovka ; Russell Smythe, le Contremaître du moulin ; Andrey Zemskov, le Maire ; Tatiana Anlauf, la Femme du Maire ; Sylvia Kevorkian, Karolka ; Elena Iachtchenko, la Servante ; Agnieszka Slawinska, Barena ; Anaïs Mahikian, Jano ; Brigitte Dunski, la Tante. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Friedemann Layer

Alléchant projet ! L’Opéra national du Rhin entame un cycle , confié pour la mise en scène au toujours intelligent et souvent captivant . En toute logique, Marc Clémeur le commence avec Jenůfa, troisième opéra, premier succès et œuvre la plus célèbre et jouée de Janáček, en amenant à Strasbourg la production qu’il avait montée avec un grand succès à l’Opéra des Flandres en 2004.

Le travail de pour Jenůfa est, de fait, en tous points exceptionnel. L’économie résolue de moyens – ce qui ne veut pas dire pauvreté – avec un sol de tourbe brute, conforme à la ruralité du lieu, des portes et fenêtres mobiles que manipule avec fluidité le chœur et qui délimitent des huis clos oppressants, des costumes presque atemporels et sans folklorisation intempestive, s’accorde idéalement avec la concision et la sobriété des effets orchestraux. Robert Carsen insiste avec justesse sur le voyeurisme des villageois (et du public), qui, tels des entomologistes, observent de l’extérieur la famille Buryja se débattre dans ses conflits et personnifient le qu’en-dira-t-on responsable du drame, puisque c’est pour éviter l’opprobre du village que la Kostelnička en viendra à assassiner l’enfant né hors mariage de sa belle-fille Jenůfa. Les éclairages soignés, dont les colorations alternativement chaudes ou froides s’accordent à l’ambiance, contribuent à focaliser l’attention sur un personnage ou une scène. Une intense direction d’acteurs, un maniement virtuose des scènes de foule, un dosage minutieux des effets, évitant tout pathos excessif, assure la montée progressive de l’émotion pour culminer dans la scène finale, où Jenůfa et Laca découvrent enfin le véritable amour sur un plateau vidé de tous ses éléments et sous une pluie purificatrice et prometteuse de renouveau.

Pour une telle œuvre et dans une telle mise en scène, plus que de grands chanteurs, il faut de grands interprètes, capables de se couler avec naturel dans les indications scéniques et d’investir avec crédibilité des caractères complexes et parfois monstrueux. C’est heureusement ici le cas. Timbre prenant, aigu radieux, actrice intense et touchante, renouvelle presque le miracle de sa prise de rôle en Jenůfa à Nancy en 2002 ; presque car les registres médium et grave nous ont paru quelque peu assourdis à l’aune de notre souvenir. Un peu réservée au premier acte, elle va crescendo dans l’intensité et l’émotion, tout comme le Laca de , qui, de parfait demeuré au début, se libère scéniquement (une impressionnante présence physique) et vocalement (des aigus superbes et projetés) pour aboutir à l’attendrissant amoureux profondément humain de la fin. Dans le rôle en or de la Sacristine, dessine un portrait subtil et nuancé, à la fois autoritaire et cassante dans ses certitudes et préjugés mais également capable de tendresse envers Jenůfa et de doutes, d’une voix de grand format, puissante et large, qui tend cependant à plafonner dans l’aigu. Mis plus en retrait par la partition, parvient néanmoins à composer un parfait bellâtre en Števa, à la vocalité suffisamment cajoleuse, même si on y aurait préféré encore plus de suavité. La distribution des seconds rôles est, comme toujours à Strasbourg, sans reproche, avec entre autres la Grand-mère plus vraie que nature de Menai Davies, la saine et sonore voix de basse de Andrey Zemskov en Maire ou la courte apparition, toujours pleine de fraîcheur, d’Anaïs Mahikian en Jano.

Contributeur tout aussi essentiel à la réussite du spectacle, l’ réalise une remarquable performance, de précision, de concentration des timbres, de cohésion, ainsi que les Chœurs de l’Opéra nationale du Rhin. La direction experte de n’y est pas pour rien, dans une lecture très objective et analytique de la partition, sans temps mort ni repos, impressionnante de précision (notamment rythmique) et de sobriété.

C’est de nouveau cet excellent chef qui officiera dans la fosse pour la suite du cycle Janáček avec l’Affaire Makropoulos en avril 2011. Robert Carsen abordera pour la première fois cet ouvrage dont il trouve le thème «passionnant» et qu’il «attend de monter depuis vingt ans». On a hâte d’y être…

Crédit photographique : (Jenůfa) ; (Jenůfa) & (Kostelnička Buryjovka) © Alain Kaiser

 

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