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L’Enlèvement au Kebab à Besançon

La Scène, Opéra, Opéras

Besançon. 13-XI-2018. Les 2 Scènes-Scène nationale de Besançon.Théâtre Ledoux. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : L’Enlèvement au sérail, singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb d’après Christoph F. Bretzner. Mise en scène : Christophe Rulhes. Costumes : Céline Sathal. Lumières : Adèle Grepinet. Vidéo : David Lochen. Avec : Haris Haka Resic, Selim Bassa ; Sophie Desmars, Konstanze ; Jeanne Crousaud, Blonde ; Camille Tresmontant, Belmonte ; Joseph Kauzman, Pedrillo ; Nathanaël Tavernier, Osmin. Chœur Miroirs de femmes accompagné par Le Cortège d’Orphée (chef de chœur : Anthony Lo Papa) et Le Concert de la Loge, direction : Julien Chauvin

enlevement besançon2Pour sa quatrième production La Co[opéra]tive a choisi le célèbre singspiel de Mozart. La fosse enthousiasme, l’équipe vocale séduit. Mais la scène déconcerte franchement.

Et un Kebab de plus à Besançon ! L’échoppe de Selim, revu en Pacha de la restauration rapide et en supporter de football amateur de raki, s’établit au Théâtre Ledoux, première succursale d’une petite entreprise qui essaimera ensuite dans les villes coproductrices (Compiègne, Quimper, Dunkerque).

On s’est fait à l’idée que L’enlèvement au sérail n’est plus ce « petit divertissement inoffensif » toujours toisé par les opus suivants du Salzbourgeois. En 1985, Harnoncourt avait été le premier à reconsidérer cet Enlèvement de 1781 où résonnait l’écho encore vibrant des menaces de l’armée ottomane aux portes de Vienne en 1683. Le grand chef autrichien avait étoffé le distrayant pittoresque percussif alla turca de la partition par le sauvage d’une armada sonore qui rétablissait l’effroi historique. Au-delà de ce détail, l’Enlèvement au sérail ne cesse de questionner le choc des cultures et son corollaire : la place des femmes. Monter l’Enlèvement aujourd’hui ne peut faire l’impasse sur cette question fondamentale. l’entend et c’est à mettre à son crédit.

Pour sa première réalisation lyrique, il apporte à Mozart l’ordinaire de l’homme de théâtre qu’il a été jusque là : la distanciation d’un plateau blanc et nu cerné de trois réverbères, de six chaises en plastique pour les protagonistes, d’une volée de gradins pour le chœur, de quatre micros à la rampe pour la confidence frontale des dialogues parlés. Chacun, hormis quelques élus portant maillots griffés Döner Kebab, semble venu avec son costume personnel. Un kebab en action à cour diffuse un vrai fumet. Le tout est surmonté par quatre écrans de tailles différentes diffusant le conséquent travail d’une vidéo de 2h10 minutée à la seconde près, en charge de meubler Martern aller Arten avec des plans (à la synchronisation imparfaite) sur l’orchestre mais surtout de remplacer des chanteurs à qui on a demandé de ne rien faire d’autre que de chanter (surtout pas de gifle dans le Quatuor).

Malgré sa belle mélancolie vidéographique, cette conception glaciale et dénervée fait que, pas un seul instant, on ne croit au hiatus d’un scénario qui voit un homme aller délivrer de nos jours deux femmes retenues dans un Kebab à Dunkerque. Choix curieux qui confesse en outre une ignorance du métier. Comme l’exprimait si bien dans ces colonnes l’amoureux des chanteurs qu’est Olivier Py :  » Un artiste lyrique, ça n’est pas qu’une voix. » Une vidéo n’a jamais fait un spectacle, comme le prouve magistralement ce nouvel Enlèvement : chacun des solistes donne constamment l’impression de passer une audition (de deux heures !) devant ses petits camarades vissés au plateau. On a rarement vu des solistes aussi frileusement abandonnés qu’ici. Le très attachant fait peine dans un Wenn der Freude Tränen fliessen qui le somme d’errer jusqu’au refuge de la rampe et de la main que le cœur démange, faisant craindre le retour de ce qui se jouait trente ans en arrière sur les mêmes planches. Un comble pour un spectacle aussi soucieux de modernité.

Les dialogues réécrits pour coller au brûlant de l’actualité sont d’une pénible lourdeur opportuniste. « Je crois que tu es un connard » passe encore mais la gêne est manifeste devant « Tu es aussi bête que Trump » « Tu connais le hashtag balance ton porc ? » Les sous-titres des airs sont dévoyés : dans les supplices évoqués par Osmin, on remplace la pendaison et le pal par le taser, l’injection létale ou encore le tir d’un drone ! La vidéo annonce les lieux et enjeux de chaque scène mais certains cartons mentionnent de curieuses apartés : Scène 5, Pedrillo, Donald, Recep... On a bien envie de conseiller cette vision finalement sans visions à ceux qui ont contesté la version aixoise de la terrible année 2015 où les libertés textuelles de Martin Kušej produisaient logique et images fortes. Signalons aussi combien les précédents choix de la Co[opéra]tive (et tout particulièrement le Rinaldo de Claire Dancoisne) n’avaient pas quant à eux négligé le choc esthétique inhérent au genre.

enlevement2 photo JC POLIEN
Le grand bonheur de la soirée, c’est , qui, comme Mozart probablement, et dans la lignée stylistique du pionnier Harnoncourt, dirige, de son violon, son Orchestre de la Loge dans une forme que l’on qualifiera malicieusement d’olympique, avec une variété de couleurs, de mouvement, d’accents, de tempi enthousiasmante de bout en bout.

L’équipe vocale à l’assaut de cette partition extrêmement difficile est d’un abord plutôt séduisant. Le chœur bisontin Miroirs de femmes infiltré de quelques membres du Cortège d’Orphée sait s’accorder aux tempi furieux qui montent de la fosse. Au côté du Selim, moins audible que le tambour dont il joue en direct, de , la Konstanze de s’affranchit çà et là des contours d’une voix qui serait plutôt celle d’une Blonde avec une collection d’aigus plein d’aisance pour parvenir aux accents mélancoliques d’un Traurigkeit d’une grande beauté. ne démérite pas malgré le léger manque de projection de sa Blonde. Les aigus courts et prudents sur Frisch zum Kampf de ne gâtent pas la probité de sa prestation. Le Belmonte très mozartien de comme l’Osmin noir et clair de , tous deux plus que prometteurs, accusent la fatigue en fin de parcours, mais on incriminera là aussi l’aridité démobilisatrice d’un voyage scénique qui pourrait s’intituler : la solitude du chanteur lyrique de fond. Et, partant, du spectateur, ainsi que l’exprima facétieusement l’un d’eux à qui l’on demandait si ça allait : « Moins bien qu’en entrant ! »

Crédits photographiques : © JC Polien

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