L’Intercontemporain à l’heure polonaise au Carreau du Temple

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Paris. Carreau du Temple. 11-XI-2018. Henryk Mikołaj Górecki (1933-2010) : Genesis I : Elementi op. 19 n° 1 pour trio à cordes ; Roman Haubenstock-Ramati (1919-1994) : Alone I pour quatre instruments ; Andrzej Kwieciński (né en 1984) : N°27 [A] pour ensemble ; Karol Szymanowski (1882-1937) : Słopiewnie. Cinq Mélodies sur des textes de Julian Tuwim arrangées pour soprano et 15 instruments ; Jerzy Kornowicz (né en 1959) : Dawning Light IV « Melos-Ethos » pour ensemble ; Agata Zubel (née en 1978) : Aphorims on Miłosz pour soprano et ensemble. Martin Adamek, clarinette ; Samuel Favre, percussion ; Jeanne-Marie Conquer, violon ; John Stulz, alto ; Pierre Strauch, violoncelle. Ensemble Intercontemporain, direction : Mehdi Lougraïda

AgataZubel(c)ukaszRajchertLa date du 11 novembre 2018 commémorait les 100 ans de l’indépendance de la Pologne. La musique a résonné ce même jour, à l’échelle mondiale et au gré des fuseaux horaires, dans onze capitales, de Paris à Tokyo, de Londres à Chicago, en passant par New-York, Francfort, Vienne, Lviv, Copenhague, Melbourne et Milan.

100 for 100 : Musical Decades for freedom

Voilà un projet rien moins qu’exaltant, lancé et soutenu par le gouvernement polonais et le « commissaire » de cette aventure sonore, Daniel Cichy. Chaque concert propose un panel d’œuvres de compositeurs polonais écrites durant les dix dernières décennies. La brochure fort bien illustrée et distribuée à chaque auditeur donne un aperçu global de cette programmation (une cinquantaine d’œuvres au total) et des phalanges prestigieuses convoquées pour cet anniversaire, sachant que onze villes polonaises y participent également, amenant à cent le nombre de partitions entendues.

Au Carreau du Temple, l’ est sous la baguette de Medhi Lougraïda pour défendre les couleurs polonaises avec six œuvres à l’affiche couvrant quatre-vingt-dix ans de création polonaise (1921-2011), de à .

Si la fanfare (hors programme) de sonne de manière un rien martiale, le trio à cordes de Henryk Mikoł aj Górecki, Genesis I : Elementi nous ramène aux expérimentations tous azimuts des années 60, sur la matière des cordes laminées par les archets voire les doigts des trois instrumentistes en position triangulaire sur le plateau. Sorte de musique « stochastique » (déterminée par les lois du nombre) à la Xenakis, cette musique « concrète instrumentale » explore tous les aspects bruités et énergétiques des trois corps sonores, déclenchant les rires du public tant la méthode y est radicale et subversive : nuages de sons, vrombissement des archets, nuées de pizzicati, glissandi vertigineux, activité furieuse sous le geste très déterminé des trois virtuoses – , et – qui rendent compte avec justesse de cette jeune école polonaise à la pointe de l’avant-garde.

De la même période « expérimentale » (1965), Alone I de est une œuvre ouverte, « intuitive » aurait dit Stockhausen dans la mesure où la partition graphique ne fait que suggérer un geste musical aux interprètes à qui revient le soin d’organiser le temps et les textures. Un défi que relèvent les quatre partenaires avec une belle aisance, donnant parfois de la voix quand lance des signaux (sonneries de cloches-tubes) pour ponctuer chaque phase de l’improvisation. Medhi Lougraïda est à la tête de l’ensemble dans N°27 [A], une pièce relativement récente (2006) d’, présent dans la salle. Le titre renvoie à une toile de Jackson Pollock dont le compositeur entend traduire l’énergie du geste et les projections de couleurs. Monochrome et organique, traversée d’impulsions nerveuses, la pièce n’en recèle pas moins un travail très fin sur le spectre et son nuancier d’harmoniques, entre couleur et bruit blanc.

Élégante dans sa robe vert émeraude, la soprano entre en scène pour les Słopiewnie. Cinq Mélodies sur des textes de Julian Tuwim op. 46 bis du doyen , interprétées ce soir dans une version pour orchestre de chambre (15 instruments dont l’accordéon). Ce sont cinq miniatures délicatement ciselées, au profil modal très accusé (Stravinsky n’est pas loin) dont la chanteuse traduit tout à la fois la fraicheur et l’esprit fantasque, même si la perspective sonore entre voix et instruments nous manque dans l’acoustique un peu sèche de l’auditorium. , actuel directeur artistique du Festival l’Automne de Varsovie, est également présent ce soir, dont la pièce Dawning Light IV « Melos-Ethos » figure au programme. Sous le geste aussi souple que communicatif de Medhi Lougraïda, la pièce évoque des images et révèle une dimension dramatique : trame expressive, complexité polyrythmique et cinétique de la matière sonore fondent la dramaturgie d’une partition exigeant des interprètes une parfaite synergie.

ne pouvait être parmi nous puisqu’elle chantait au même moment, à Milan, Not I, une de ses compositions sur un texte de Samuel Beckett. Aphorisms on Miłosz (2011) qu’elle écrit pour sa voix, célèbre les 100 ans de la naissance du poète polonais, Prix Nobel de littérature. Le timbre instrumental autant que la voix est agent expressif dans ce florilège d’aphorismes prélevés de différents poèmes, où s’exercent la plasticité et la sensibilité de son écriture : trompette bouchée dans le lointain (Luca Lipari-Meyer) pour La douleur, sons éoliens de la flûte () pour L’Abime, contrebasse et accordéon en duo dans La doublure. La percussion, que Zubel a également pratiquée, est amplement sollicitée () pour sonder le mystère et assurer les transitions entre les poèmes : frottement/résonance du tam (Le regard), mugissement doux de la timbale sous la superball, frottement des lames du vibraphone avec l’archet (La doublure)… ne démérite pas dans cette exécution qui relève parfois de la performance : ainsi cette stylisation de l’essoufflement (Le coureur) où la voix engage une joute sonore avec les instruments dans un débit rapide et discontinu. La partition saisit par la richesse de l’invention et le rapport subtil entretenu avec la poésie, chez une compositrice dont on pourra découvrir plus avant le talent puisqu’elle est cette année en résidence auprès de l’ensemble 2e2m.

Crédit photographique : AgataZubel © Ukasz Rajchert

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