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Création du Concerto pour deux pianos de Bryce Dessner à la Philharmonie de Paris

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Philharmonie 1 – Grande Salle Pierre Boulez, 7-X-2018. Igor Stravinsky (1882-1971) : Le Chant du Rossignol ; Bryce Dessner (né en 1976) : Concerto pour deux pianos (création française) ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Symphonie n°3 « avec orgue ». Katia et Marielle Labèque (pianos), Thomas Ospital (orgue), Orchestre de Paris, Matthias Pintscher (direction)

GM_TheNational-8787._1tifLes sœurs Labèque donnent la création française du Concerto pour deux piano du compositeur , écrit sur mesure pour elles par cette nouvelle figure de proue de la musique américaine. L’ est dirigé pour l’occasion par le voisin , directeur musical de l’Ensemble Intercontemporain.

Étourdissant de couleurs et de parfums changeants, Le Chant du Rossignol d’ se place en pivot de la soirée. On aura pu spécialement apprécier ici la qualité des solistes ou l’homogénéité des pupitres pris indépendamment (de la rugosité des bois au soyeux des cordes dans un finale impalpable). Toutefois, la tourbillonnante suite de l’opéra du compositeur russe ne nous montre peut-être pas une parfaite fusion des timbres, d’autant que l’on aura parfois eu peine à retrouver dans l’orchestre les phrasés insufflés par la baguette de .

, aujourd’hui établi à Paris, rencontre les sœurs Labèque en 2014, lors de la création de sa pièce d’orchestre Quilting par le L.A. Philharmonic et Gustavo Dudamel. Les Labèque y donnaient alors la première audition du Concerto pour deux pianos du « Pape » Philip Glass. Depuis, les célèbres sœurs ont commandées à Dessner une œuvre pour deux pianos (El Chan), et depuis plusieurs mois portent le projet d’un grand Concerto, écrit par celui qui, avec notamment son camarade Nico Muhly, est la figure de proue de la nouvelle scène américaine.

Débutant par de larges accents comme son œuvre Wires (commande de Matthias Pintscher pour l’Intercontemporain), les premières mesures montrent un foisonnement énergique, retombant peu après. Ce premier mouvement est significatif de la nouvelle manière de Dessner : organique, par l’a-thématisme sous-jacent : seule une superposition de quintes génère le discours, tant mélodiquement qu’harmoniquement. On sent d’ailleurs que pour ce passage en particulier, le compositeur a relu ses fondamentaux européens : les concertos pour piano de Prokofiev, Bartók, Lutoslawski, et même celui de Thomas Adès dont on reconnait par endroit les échelles si caractéristiques.
Le deuxième mouvement commence quant à lui sur une douce pulsation asynchrone, donnant une élégante impression rêveuse. Autant le premier mouvement était « européen », autant le second nous fait traverser l’Atlantique pour distiller un climat typiquement américain. Petit à petit s’installe un jeu rythmique qui se développe, des « coups de griffes » orchestraux, des harmonies modales évoquant sans conteste John Adams, et toute la génération du Bang On A Can et après, au sein d’une véritable « abstraction pop » à la pulsation enivrante. Toutefois, le calme revient avec ce qui fait figure de cœur émotionnel de l’œuvre : sa cadence.
Traditionnel moment de bravoure montrant toute la virtuosité du/des soliste(s), la cadence se fait ici raréfiée, avec des accords évoquant avec tendresse la double vie de rock-star de Dessner (il est aussi guitariste du célèbre groupe de rock alternatif The National), puisque c’est dans une véritable chanson instrumentale que le compositeur nous embarque. Des accords clairs, voluptueux (qui ne cachent pas un goût pour Fauré), se répètent en boucle comme au sein d’une véritable chanson. L’orchestre revient petit à petit, comme pour amplifier le discours des deux pianos, qui apparaissent pour la première fois en tant que véritables solistes, tant l’œuvre se fait en réalité « symphonie-concertante ».
Dans le finale, des ostinati furieux se mêlent à des impressions de mesures asymétriques façon Steve Reich, dans des tutti cuivrés et sonores. Énergiques et enthousiastes, les sœurs Labèque servent sur un plateau une convaincante interprétation de cette œuvre qu’elles ont créé il y a de cela quelques mois au Royal Festival Hall de Londres.

Au contraire du Chant du Rossignol, l’association entre Matthias Pintscher et l’ trouve son aboutissement dans une belle et suave Symphonie n°3 de Saint-Saëns, au sein de laquelle Pintscher fait autorité : couleurs, arrêtes des phrasés, relais de timbres. Une version hédoniste sachant profiter de l’instant, dans laquelle prend place les claviers de l’impeccable . L’osmose du Poco Adagio est poignante, prière intense où le temps semblait comme étiré et suspendu.

Crédits photographiques : Portrait de Bryce Dessner (c) Graham McIndoe

Bryce Dessner, compositeur à la croisée des mondes

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