La Scène, Musique d'ensemble, Spectacles divers

L’Heptameron ou le rêve éveillé de Benjamin Lazar

Plus de détails

Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 2-II-2019. Œuvres de Claudio Monteverdi (1567-1643), Luca Marenzio (1553-1599), Benedetto Pallavicino (1550-1601), Carlo Gesualdo (1566-1613), Michelangelo Rossi (1601-1656), et Biagio Marini (1594-1663). Textes de Marguerite de Navarre, Boccace, Pierre de Bourdeilles dit Brantôme. Mise en scène : Benjamin Lazar. Fanny Blondeau, Geoffrey Carey, Malo de la Tullaye, récitants. Les Cris de Paris : Anne-Lou Bissières, Marie Picaut, Luanda Siquiera, Michiko Takahashi, Virgile Ancely, Stéphen Collardelle, William Shelton et Ryan Veillet. Direction musicale : Geoffroy Jourdain

174860-heptame_ron---13-01-19---simon-gosselin-30---copie-1Au Théâtre des Bouffes du Nord, les récits de Marguerite de Navarre et les madrigaux de la Renaissance se marient dans un théâtre musical onirique.

Recluse par une pluie diluvienne, une compagnie d’hommes et de femmes se conte des histoires d’amour. Ainsi commencent le spectacle et l’Heptameron. Aux récits de Marguerite de Navarre se joignent ceux de Boccace, dont le Decameron inspira cette dernière, de Brantôme, ou encore des textes écrits pour le spectacle. Les histoires y sont mélancoliques, tragiques, voire franchement morbides : ici une scène de viol mortelle, là, une femme pleurant sur la tête décapitée de son amant conservée dans un pot de basilic, là encore, une épouse infidèle condamnée à boire dans le crâne de son amant… Malo de La Tullaye et surtout Fanny Blondeau, captivante conteuse, transmettent ces textes avec clarté et font chanter la langue du XVIe siècle. Les décors non historisants portent les attributs de la mélancolie (le polyèdre des gravures de Dürer), les projections vidéos floues évoquent le sfumato de Léonard de Vinci, tandis que les lumières évoluent au fil du récit entre éclat et clair-obscur à la bougie. Un personnage extérieur vient interrompre le récit, double du spectateur, rêveur tombé du lit. S’il semble une figure intéressante dans un premier temps, très vite les interventions du comédien Geoffrey Carey s’avèrent trop longues, à l’humour déplacé. Elles créent une distanciation superflue et rompent inutilement l’état de grâce du spectacle. D’autant plus que celui-ci est déjà émaillé de digressions comme ces échanges ou monologues dans d’autres langues, à commencer par l’anglais (Shakespeare n’est pas loin).

174860-heptame_ron---13-01-19---simon-gosselin-39---copie

, chez qui théâtre et musique savent dialoguer depuis Les États et empires de la lune jusqu’à Traviata, lie ces récits avec des madrigaux de Monteverdi, Gesualdo et leurs contemporains (, et les plus tardifs et ). Différent d’un semi-opéra inventé comme le récent Miranda d’après les musiques de Purcell, plus élaboré qu’une illustration sonore de contes, ce spectacle très écrit laisse l’impression d’un parcours onirique entre musique et théâtre.

Les madrigaux qui traduisent au plus près les poèmes et les passions de l’âme, tout en préfigurant l’opéra, se prêtent à la mise en scène. Choisis parmi les morceaux les plus mélancoliques et tourmentés, ils portent ou prolongent les histoires, s’intègrent à la trame narrative. Zephiro torna e’l bel tempo rimena du sixième livre des madrigaux de Monteverdi en est un exemple, utilisant la première strophe gaie (« Zéphir revient et il amène le beau temps ») et la seconde, mélancolique, dans des moments distincts du spectacle. On trouve également deux madrigaux des derniers livres de Gesualdo, où les audaces formelles sont parmi les plus marquées de son répertoire. Les huit chanteurs des Cris de Paris jouent parfaitement le jeu d’une interprétation quasi-opératique, non statique et sans chef. Celle-ci fonctionne grâce à leur savoir-faire (qualité des départs, beauté des voix individuelles, précision de la polyphonie…), en dépit des conditions nécessairement moins propices que celle du concert classique. La musique gagne surtout par la mise en espace des chanteurs qui permet d’apprécier les méandres subtils de la polyphonie du madrigal. Il y a enfin le plaisir de voir une troupe, dans laquelle une actrice peut entonner un air, un chanteur se saisir d’un instrument (guitare, hautbois, violoncelle, cor !) ou participer au récit.

Crédits photographiques : © Simon Gosselin

Plus de détails

Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 2-II-2019. Œuvres de Claudio Monteverdi (1567-1643), Luca Marenzio (1553-1599), Benedetto Pallavicino (1550-1601), Carlo Gesualdo (1566-1613), Michelangelo Rossi (1601-1656), et Biagio Marini (1594-1663). Textes de Marguerite de Navarre, Boccace, Pierre de Bourdeilles dit Brantôme. Mise en scène : Benjamin Lazar. Fanny Blondeau, Geoffrey Carey, Malo de la Tullaye, récitants. Les Cris de Paris : Anne-Lou Bissières, Marie Picaut, Luanda Siquiera, Michiko Takahashi, Virgile Ancely, Stéphen Collardelle, William Shelton et Ryan Veillet. Direction musicale : Geoffroy Jourdain

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.