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Coup d’envoi du festival Présences à Radio France

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Maison de la Radio, Auditorium. 12-II-2019. Wolfgang Rihm (né en 1952) : Klavierstück IV pour piano. Hugues Dufourt (né en 1943) : L’Éclair d’après Rimbaud pour deux pianos et percussions (Création française). Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Refrain pour piano, célesta amplifié et percussion. Martin Matalon (né en 1958) : Atomization, Loop & Freeze pour trois pianos et trois percussions (Création mondiale). Bertrand Chamayou, Vanessa Benelli Mosell, Sébastien Vichard, piano. Florent Jodelet, Adélaïde Ferrière, Ève Payeur, percussions. Direction : Martin Matalon

wolfgang-rihm-invite-honneur-festival-presences_width1024Après Kaija Saariaho en 2017 et Thierry Escaich l’année dernière, le festival Présences de Radio France, emmené par , poursuit sa politique d’invités en mettant à l’honneur l’immense , hélas retenu à Karlsruhe pour des raisons de santé.

Personnalité centrale du paysage musical contemporain, est aussi le compositeur le plus prolifique de sa génération, inscrivant aujourd’hui quatre cents œuvres à son catalogue. Inclassable, et refusant d’ailleurs toute étiquette, il reçoit l’enseignement de Stockhausen à Cologne et de Klaus Huber à Fribourg-en-Brisgau. Le compositeur allemand entend puiser à toutes les sources, musicales, littéraires ou picturales, qui stimulent son imagination et font sens pour sa création. Seize de ses œuvres sont à l’affiche durant les six jours de la manifestation.

Le concert d’ouverture fait la part belle aux pianos et à la percussion, avec en vedette le pianiste en résidence dans la « maison ronde », , qui avait carte blanche pour cette première soirée. Il est seul en scène dans la première œuvre du programme, le Klavierstück n° 5 (1975) de Rihm dont le titre allemand, certes générique, évoque inévitablement la série homonyme de Stockhausen. La pièce s’ancre sur la résonance d’un do grave tellurique (ffff) sur lequel s’élabore une écriture puissamment charpentée. Ciacona, note le compositeur sur la partition, reprenant l’idée de la basse obstinée générant des variations dont il transcende le modèle. Avec une tenue de clavier exemplaire et des doigts d’acier, met toute son énergie dans ces déploiements virtuoses dont la densité harmonique et le champ de résonance investi sidèrent. Sous ses doigts, le temps se cristallise dans la très belle coda (Quasi corale) de ce Klavierstück sous-titré Tombeau.

C’est le poème de Rimbaud, L’Éclair (extrait D’une saison en enfer) qui sert de support à l’œuvre du même nom de , écrite en 2014 pour deux pianos et deux percussions. Elle est donnée ce soir en création française. nous lit le poème de Rimbaud (écrit juste après sa rupture avec Verlaine) avant de regagner son piano, au côté de , dont la robe rouge ne peut échapper à notre attention. et sont aux percussions, un set exclusivement métallique qui n’est que « jaillissements et bruits d’entaille » nous dit le compositeur dans sa note d’intention. La synergie est lente à s’instaurer entre les deux univers sonores dans une pièce où les harmonies-timbre du piano sont « augmentées » des résonances et prolongements vibratoires des percussions. Dufourt nous met à l’écoute de cette matière en fusion/distorsion et constante métamorphose via un long processus et « une logique d’enchevêtrements » selon ses termes : entre les aplats de couleurs des pianos conducteurs et la fluidité de leurs trajectoires, sorte de spirales infernales renvoyant à l’image de l’enfermement. Fascinante, la musique visionnaire d’ est affaire d’équilibre fragile et d’alchimie sonore auxquels l’acoustique sans doute, et les aléas de l’exécution, ne rendent pas pleinement justice ce soir.

600x337_bertrand_chamayou_by_marco_borggreveLes trois interprètes de Refrain (1959) de Stockhausen, donné en seconde partie de soirée, ont des micro-lèvres, la voix et les claquements de langue étant à plusieurs reprises sollicités dans cette œuvre « entr’ouverte », où les interventions du « refrain » incombent au choix des instrumentistes. Tournant le dos au public, bénéficie d’une partition grand format, typique des années 60, incluant une dimension graphique de l’écriture. Rappelons que la pianiste a travaillé avec Stockhausen dont elle a enregistré les Klavierstücke. À ses côtés, Bertrand Chamayou est au célesta et à la percussion. La pièce fonctionne par ilots de sonorités plus ou moins étendus, comme une suite d’instants inscrits sur une toile temporelle continue. Le charme instrumental opère dans ce bijou aux sonorités et alliages de timbre minutieusement sériés, où Stockhausen invite l’auditeur à une nouvelle perception musicale. Les trois interprètes s’y emploient avec une parfaite concentration.

Vient in fine la création mondiale de pour trois pianos et trois percussions qu’il dirige lui-même. La percussionniste s’est jointe aux cinq interprètes déjà nommés. Atomization, Loop & Freeze (Atomisation, boucle et gel) conçu en sept séquences est également un travail sur le temps, lisse, strié, suspendu, que nous donne à entendre le compositeur, dans une pièce aussi séduisante que raffinée. Le set de percussions pléthorique, incluant un grand tambour chinois, un lithophone et un alignement de pots de terre suspendus suscite un travail minutieux sur la couleur et la résonance, dans leurs déclinaisons multiples. Superbe est l’atomisation de la matière, où le jeu des pianos-harpe (un balai dans les cordes de l’instrument) et la circulation virtuose du son entre tous les pupitres instaurent une texture vibratile et scintillante du plus bel effet. La séduction du timbre est à l’œuvre dans des mixtures savantes, celle des pots de terre et des cloches dans un temps suspendu ou encore des marimbas avec le registre grave des pianos. Le déchainement des peaux sur les trajectoires des claviers en glissandi, dans une pulsation cette fois bien installée (Boucles), acquiert une force tribale dans le n° 6, juste avant le coup de frein final (Gel). Aux côtés d’interprètes exemplaires, Matalon conduit son œuvre avec autorité autant que fluidité, insufflant à sa musique une vitalité qui fait du bien.

Crédits photographiques : Wolfgang Rihm © Christophe Abramowitz ; Bertrand Chamayou © Marco Borggrève

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