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Un Requiem de Berlioz saisissant par Pablo Heras-Casado

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 20-II-2019. Witold Lutosławski (1913-1994) : Musique funèbre pour orchestre à cordes ; Hector Berlioz (1803-1869) : Requiem op. 5. Frédéric Antoun, ténor. Orfeón Donostiarra (chef de chœur : José Antonio Sainz Alfaro). Chœur de l’Orchestre de Paris (chef de chœur : Lionel Sow). Orchestre du Conservatoire de Paris et Orchestre de Paris, direction : Pablo Heras-Casado

4000_l1000486-fernando-sanchoGrande veillée funèbre à la Philharmonie de Paris pour ce concert mettant en miroir deux œuvres aussi dissemblables que l’intimiste Musique funèbre de et la Grande Messe des morts d’, sous la baguette de  à la tête des forces de l’ renforcées par l’Orfeón Donostiarra.

Il y a assurément plusieurs chemins à la maison du Père, et autant de visions de l’Au-delà comme en témoignent ces deux compositions qui s’opposent point par point dans leur conception, sinon dans leur inspiration.

Composée à la mémoire de , la Musique funèbre (1958) de Lutosławski aborde avec prudence le monde de l’atonalité tout en ménageant lyrisme et l’efficacité dramatique. Quatre mouvements s’y succèdent sans interruption dans un climat de constante déploration et de désespoir. Le Prologue débute sur une complainte du violoncelle solo auquel se joignent rapidement les altos puis l’ensemble des cordes pour un développement contrapuntique empreint d’ascétisme. Les Métamorphoses s’animent progressivement pour atteindre à une virtuosité et à une tension croissante qui éclatent dans le climax de l’Apogée où apparaissent pour la première fois les accords de douze sons. L’Epilogue marque le retour à la sérénité dans une vaste méditation dépouillée.

Sans interruption, par une imperceptible transition réduite à un souffle, les dernières notes de la Marche funèbre laissent place à l’Introït et Kyrie du Requiem de Berlioz (1837) qui s’ouvre dans la gravité et la solennité des voix, soutenues par violoncelles, cors et petite harmonie. Le Dies Irae suivant décrit le jugement dernier et voit l’entrée des sopranos a capella dans un climat effrayant scandé par les implacables coups d’archet des contrebasses. La dynamique y est tendue, sans aucun pathos, la précision rythmique exemplaire et inexorable, tandis que les cuivres éclatants du Tuba mirum et les timbales véhémentes forcent l’admiration en renforçant encore la théâtralité d’une interprétation. Au Tuba mirum fracassant succède le Quid sum miser très recueilli où le pupitre de ténors étaye la complainte du cor anglais et du basson dans une poignante prière qui figure le néant et la fragilité de la créature humaine. Le Rex Tremendae renoue avec l’extraversion par ses tutti impressionnants d’intensité, son phrasé presque joyeux plein d’espérance, ses contrastes saisissants, ses nuances marquées et ses crescendos parfaitement maîtrisés, menés sans saturation. Toujours dans cette alternance tension-détente, désespoir et méditation, le Quaerens me instaure, dans un murmure, un fervent dialogue entre les voix d’hommes et de femmes qui conduit au bouillonnant et dramatique Lacrymosa, remarquablement conduit par Heras-Casado dans un constant souci d’équilibre entre l’orchestre, dominé par les fanfares, et le chœur entier. L’Offertorium, sous-titré par Berlioz comme le « Chœur des âmes au purgatoire » fournit au chef l’occasion de faire montre de toute la subtilité de sa direction dans le savant maniement des couleurs instrumentales (violons, cors, petite harmonie, appariés dans un camaïeu de couleurs pastelles au lyrisme contenu. L’Hostia et preces offre à son tour un aspect stupéfiant par l’abîme tendu entre flûtes et trombones d’où émergent les voix d’hommes, soulignant encore l’efficacité de l’orchestration berliozienne. Le Sanctus est tout entier occupé par la sublime joute vocale entre ténor solo et chœur de femmes, sur contre chant de flûte. , placé au premier balcon, y déploie un très beau legato dans une vocalité facile, bientôt interrompue par la fugue ardente de l’Hosanna. L’Agnus Dei conclut cette fresque vocale gigantesque et apocalyptique sur un tempo très lent en reprenant des thèmes précédemment utilisés dans une sorte d’allégorie de l’éternel retour…

Plusieurs éléments se conjuguent pour faire de cette lecture de , un des  grands moments de cette année Berlioz. La grande salle de la Philharmonie, tout d’abord, dont le volume et l’acoustique autorisent toutes les audaces et une spatialisation notable du son, particulièrement bienvenue dans cette œuvre. A cela vient s’ajouter toute la science du chef espagnol dans le domaine lyrique, constamment soucieux des équilibres, il propose dans cette interprétation une vision en totale adéquation avec les souhaits du compositeur, mêlant une théâtralité sans outrance à une science des couleurs orchestrales, magnifiée par sa direction claire précise et engagée. Il souligne les contrastes et les nuances, fait s’affronter l’effroi et la douceur, fait rugir les cuivres, gronder les timbales, étinceler les bois et chanter les cordes, ici convulsives, ailleurs mélancoliques. Enfin, à tout seigneur tout honneur, œuvre vocale oblige, le Chœur de l’ et Orfeón Donostiarra de San Sebastian, signe, ici, une prestation exemplaire par la beauté des voix, la netteté des attaques, la qualité de la diction, la subtilité des nuances, et par la constance de l’émotion dégagée. Une excellence bienvenue sans laquelle cette « musique belle, bizarre, sauvage, convulsive et douloureuse » ne serait pas…

Crédit photographique : Pablo Heras-Casado © Fernando Sancho

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 20-II-2019. Witold Lutosławski (1913-1994) : Musique funèbre pour orchestre à cordes ; Hector Berlioz (1803-1869) : Requiem op. 5. Frédéric Antoun, ténor. Orfeón Donostiarra (chef de chœur : José Antonio Sainz Alfaro). Chœur de l’Orchestre de Paris (chef de chœur : Lionel Sow). Orchestre du Conservatoire de Paris et Orchestre de Paris, direction : Pablo Heras-Casado

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  • HELENE ADAM

    Je partage entièrement votre analyse, un de mes plus beaux Requiem de Berlioz.

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