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Strasbourg : Le Freischütz en bande dessinée

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 17-IV-2019. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra romantique en trois actes sur un livret de Johann Friedrich Kind. Mise en scène : Jossi Wieler et Sergio Morabito. Décors et costumes : Nina von Mechow avec les peintures d’Alekos Hofstetter. Lumières et vidéo : Voxi Bärenklau. Mouvements chorégraphiques : Bruno Bouché. Avec : Lenneke Ruiten, Agathe ; Josefin Feiler, Ännchen ; Jussi Myllys, Max ; David Steffens, Kaspar ; Frank van Hove, Kuno ; Jean-Christophe Fillol, Kilian ; Ashley David Prewett, Ottokar ; Roman Polisadov, l’Ermite. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chefs de chœur : Alessandro Zuppardo et Christoph Heil), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Patrick Lange

bFREISCHUTZ_ONR_PhotoKlaraBECK_8034PresseEn contre-pied systématique de la tradition, et désacralisent Le Freischütz en une bande dessinée sans grande profondeur. Faute d’une distribution de format vocal adéquat, le spectacle n’est racheté que par la direction musicale et l’engagement de l’orchestre.

Prototype de l’opéra romantique allemand, Le Freischütz n’a jamais rencontré en France l’intérêt et la popularité qu’il suscita outre-Rhin dès sa création en 1821. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il est aussi devenu rare en terre germanique, sa thématique jugée vieillotte ne parlant plus à nos sociétés modernes et soi-disant évoluées. Car ce qui sous-tend Le Freischütz, c’est la lutte entre l’état de nature (avec la subsistance par la chasse dans l’immense forêt, à la fois protectrice et menaçante, refuge supposé des forces du Mal et du chaos) et la civilisation (sous les traits de l’agriculture, de l’État organisé et de la religion).

Mais là n’est pas le propos des metteurs en scène et , fidèles habitués de l’Opéra de Stuttgart dont Eva Kleinitz a brillamment assuré la direction avant de prendre les rênes de l’Opéra national du Rhin. À rebours de la tradition, évacuant tout à la fois la forêt, le romantisme, le surnaturel et les interrogations métaphysiques, ils dynamitent l’œuvre et en font une sorte de livre d’images ou de conte pour enfants un peu naïfs. Les décors vivement colorés de Nina von Mechow figurent un village de maisons de poupées et une Gorge-aux-Loups de toiles peintes. S’y opposent chasseurs et paysans, en combinaisons respectivement rouges et bleues. Les forces du Mal y prennent la forme de drones de surveillance dont les ombres surgissent çà et là. Les personnages deviennent des archétypes sans complexité et sans claires motivations (le livret de Johann Friedrich Kind ne creuse d’ailleurs pas beaucoup plus leur psychologie). La scène de la Gorge-aux-Loups bénéficie d’un traitement spécial, aux lumières de Voxi Bärenklau très travaillées : le démon Samiel/Satan y est l’ombre d’un énorme robot ou vaisseau spatial à la voix amplifiée et des projections vidéo y montrent des scènes de guerre technologique par écrans interposés. Enfin, vraisemblablement à la demande des deux metteurs en scène et puisqu’il s’agit d’un Singspiel alternant musique et texte parlé, les dialogues sont débités recto tono, à toute vitesse et sans accentuation ce qui s’avère rapidement horripilant. Durant tout ce spectacle parfois grotesque, même si on leur reconnaît un indubitable savoir-faire et une irréprochable qualité de réalisation, on ne peut se départir du sentiment que Jossi Wieler et Sergio Morabito n’ont pas pris Le Freischütz au sérieux, tirant l’ouvrage du côté de l’opérette et du pur divertissement.

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D’autant que la distribution s’avère globalement bien légère. apporte à Agathe la clarté de son timbre et la lumière de ses aigus mais y manque toutefois d’ampleur, de projection, de rondeur, d’intensité. Sans qu’il soit absolument nécessaire d’y convoquer un Siegfried ou un Tristan, le joli et fort homogène ténor lyrique est un peu juste lui aussi en terme de puissance pour donner sa pleine mesure au rôle de Max, d’autant que l’aigu n’est pas toujours parfaitement en place. est en revanche impeccable en Ännchen piquante sans excès et à la vocalise parfaitement libérée. Beaucoup de satisfactions aussi avec le Kaspar subtilement noir et menaçant de , avec le Kuno éloquent au grain vocal somptueux de Franck van Hove et avec le Killian suave et débordant de vitalité de , un peu moins avec l’Ottokar très passe-partout d’ ou avec l’Ermite très sonore mais peu châtié de . Bien malmené par la mise en scène, qui lui impose même des exercices de gymnastique, le Chœur de l’Opéra national du Rhin y perd en cohésion mais apporte néanmoins sa vigueur et sa puissance habituelles.

Le vrai bonheur de cette soirée en demi-teintes vient de la fosse, où l’ montre homogénéité, concentration et ardeur avec des vents très soignés et des cordes basses intensément évocatrices mais aussi des violons un peu secs (l’acoustique du théâtre ?) et des bois trop exposés. À la direction, soigne les détails instrumentaux, la transparence des plans sonores et la théâtralité du discours, toujours attentif et respectueux du plateau.

Crédit photographique : (Agathe) © Klara Beck

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