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Le Songe d’une grise nuit d’été à Montpellier

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Montpellier. Opéra Comédie. 12-V-2019. A Midsummer Night’s Dream (Le Songe d’une nuit d’été), opéra en trois actes de Benjamin Britten sur un livret du compositeur et de Peter Pears, d’après la pièce homonyme de William Shakespeare. Mise en scène : Ted Huffman. Décors : Marsha Ginsberg. Costumes : Annemarie Woods. Lumière : D.M. Wood. Avec : Florie Valiquette, Tytania ; James Hall, Oberon ; Nicolas Bruder, Puck ; Richard Wiegold, Theseus ; Polly Leech, Hippolyta ; Thomas Atkins, Lysander ; Matthew Durkan, Demetrius ; Roxana Constantinescu, Hermia ; Marie-Adeline Henry, Helena ; Dominic Barberi, Bottom ; Nicholas Crawley, Quince ; Paul Curievici, Flute ; Colin Judson, Snout ; Nicholas Merryweather, Starveling ; Daniel Grice , Snug ; Agathe Borges, Cobweb ; Alma Courtois-Thobois, Moth ; Marina Gallant, Peaseblossom ; Robin Peyraud, Mustardseed. Chœur Opera Junior (chef de chœur : Vincent Recolin). Orchestre national Montpellier Occitanie, direction : Tito Muñoz

OONM Britten Le Songe 1 ©Marc Ginot (2)On se précipite à l’Opéra Comédie pour cette nouvelle version, coproduite avec le Deutsche Oper, du trop rare opéra de . Si l’oreille goûte un versant musical des plus soignés, l’œil se lasse très vite de l’imagination limitée de .

Le Songe d’une nuit d’été est, à tous les sens du terme un opéra merveilleux. Ce chef-d’œuvre bénéficie, comme tous les opéras du grand compositeur anglais, d’un excellent livret, bien que Britten et Pears, auto-librettistes, n’aient conservé qu’une petite moitié du verbe shakespearien, ne lui ajoutant qu’une seule phrase de leur cru (« qui t’oblige à épouser Demetrius » de Lysander à Hermia à l’Acte I). La musique, d’une transparence chambriste inouïe, d’une imagination folle, épouse l’univers des différents niveaux de la narration : immatérielle pour les fées, lyrique ou pataude pour les humains, d’une irrésistible inspiration mélodique au moment de la parodie finale. Le tout si confondant de subtilité que l’amateur d’opéra friand de chanteurs conviés à « brailler » (le verbe est du distingué compositeur !) en bord de scène risque de « bailler » devant tant d’intelligence musicale. Parfaitement accordée, rappelons-le, à l’intelligence théâtrale qui l’a inspirée. Un metteur en scène y a donc fort à faire et le gourmand Carsen avait accouché d’une production qui était un sommet de la comédie poétique. La vision de ne connaîtra pas un tel destin. Le spectateur français n’avait pu se faire une idée bien précise avec le Svádba dépouillé à l’extrême que le metteur en scène américain avait monté à Aix en 2015 avec Zack Winokur. Cette fois-ci le voilà fixé.

Les premières minutes accrochent. Sur la pente d’un plateau gris noyé de brume, un enfant se tient debout, invitant le spectateur à saisir le fil narratif annoncé par Huffman dans sa note d’intention: « le rôle central de l’enfant indien ». Le problème, c’est qu’au-delà de cette belle image qui a le mérite d’annoncer qu’on nous épargnera un réalisme à la Peter Hall, et de cette autre qui montre un enfant passant du lit de Tytania à la main d’Obéron, on cherchera en vain trace d’une exploration plus avant de cette récurrence de la thématique de l’enfance à l’œuvre dans bon nombre d’opéras de Britten. Il faudra se contenter de l’esthétisme gris-Magritte d’une lune maigrelette et de nuages potelés posés sur de longilignes échelles, de commodes volutes chéraldiennes en guise de décor d’une scène résolument nue, sur laquelle ombres et lumières ne seront guère invitées, et seulement délestée de sa pesanteur mortifère par les gracieuses évolutions d’un Puck surgi tête en bas depuis les cintres. À l’exception de ce personnage exceptionnel (excellent Nicholas Bruder, costumé en Obéron pas fini, avec sa culotte courte et son plastron sans veston), les chanteurs se voient sanglés trois heures durant dans d’immuables costumes : brun pour les artisans, mauve et rose pour les amants et cendre froide pour les fées.

Huffman ne semble pas davantage inspiré par le cadeau suprême (le théâtre dans le théâtre !) du bijou parodique que Shakespeare et Britten font, pour conclure, aux metteurs en scène. Après un paresseux baisser de rideau que Carsen évitait par un splendide changement à vue, Huffman délaisse tout le gris de son imaginaire pour dérouler le tapis rouge à une représentation de Pyrame et Thisbé bien laborieuse malgré l’irruption de deux marionnettes géantes assez disgracieuses. Se voit confirmé alors le constat que ce qui manque à ce spectacle, plus que l’absence d’effets, plus que l’absence de toute sensualité (un comble pour une œuvre qui ne parle que de cela), c’est l’absence de direction d’acteurs. Il ne suffit pas de poser une fois pour toutes un environnement, encore faut-il le faire vivre. À l’opposé d’un Carsen qui jouait avec tout (même avec la Lune), Huffman n’a pas bien fouillé dans le formidable coffre à jouets qu’est Le Songe d’une nuit d’été.

OONM Britten Le Songe9©Marc Ginot

Mais quelle belle distribution ! Obéron convient parfaitement à qui confirme l’espoir que nous avions placé en lui à Beaune en 2017. est une Tytania menue et garçonne fort convaincante. Au côté des idiomatiques et en Lysander et Demetrius, et de l’Hermia irréprochable de , affiche la pleine santé d’une Helena spectaculaire. Il est hélas si peu demandé à chacun que les enjeux, pourtant aussi savoureux que dans Così fan tutte, ne captivent guère, les costumes similaires de Lysander et Demetrius engendrant même parfois une certaine confusion. Entraînés par le Bottom imposant de , les cinq artisans ne déméritent pas mais se démènent eux aussi en pure perte. On ne donne pas cher de l’avenir conjugal du couple royal avec une autoritaire Hippolyta (), plus assurée, même vocalement, que son Thésée () à qui échoit même un coma éthylique. Compassion pour tous.

Le chœur d’enfants, vedette de l’œuvre en terme de « tubes », est merveilleux. L’ dirigé par qui, amoureux de la partition, en accentue toutes les bizarreries (les accords bien tranchants du clavecin sur le toujours bouleversant Now until the break of day), procure de grandes satisfactions musicales.

On qualifia la première mise en scène du Songe à Aldeburgh en 1960  d’« épouvantable », de « provinciale », nous dit-on dans l’excellent programme de salle. Si le premier adjectif serait excessif, le second pourrait davantage menacer l’occasion manquée par ce nouvel avatar du Songe d’une nuit d’été à révéler à tous le génie de cet opéra.

Crédits photographiques : © Marc Ginot

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Montpellier. Opéra Comédie. 12-V-2019. A Midsummer Night’s Dream (Le Songe d’une nuit d’été), opéra en trois actes de Benjamin Britten sur un livret du compositeur et de Peter Pears, d’après la pièce homonyme de William Shakespeare. Mise en scène : Ted Huffman. Décors : Marsha Ginsberg. Costumes : Annemarie Woods. Lumière : D.M. Wood. Avec : Florie Valiquette, Tytania ; James Hall, Oberon ; Nicolas Bruder, Puck ; Richard Wiegold, Theseus ; Polly Leech, Hippolyta ; Thomas Atkins, Lysander ; Matthew Durkan, Demetrius ; Roxana Constantinescu, Hermia ; Marie-Adeline Henry, Helena ; Dominic Barberi, Bottom ; Nicholas Crawley, Quince ; Paul Curievici, Flute ; Colin Judson, Snout ; Nicholas Merryweather, Starveling ; Daniel Grice , Snug ; Agathe Borges, Cobweb ; Alma Courtois-Thobois, Moth ; Marina Gallant, Peaseblossom ; Robin Peyraud, Mustardseed. Chœur Opera Junior (chef de chœur : Vincent Recolin). Orchestre national Montpellier Occitanie, direction : Tito Muñoz

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