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La folle semaine des clavecins à Auch

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Auch. 20e festival Claviers en Pays d’Auch. 15, 16, 17, 18, 19-V-2019. Centre Jérôme Cuzin, Panorama de l’office de tourisme, église de Duran, Cathédrale Sainte-Marie. Œuvres de Johan Sebastian Bach (1685-1750) ; Roland de Lassus (1532-1594) ; Louis Couperin (1626-1661) ; Monsieur de Sainte-Colombe (1640-1700) ; Girolamo Frescobaldi (1583-1643) ; Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621) ; Johann Jakob Froberger (1616-1667) ; Alessandro Scarlatti (1660-1725) ; Domenico Scarlatti (1685-1757) ; Louis Marchand (1669-1732) ; Nicolas Lebègue (1631-1702) ; Jean-Baptiste Lully (1632-1687) ; François Roberday (1624-1680) ; Jean-Henry d’Anglebert (1635-1691) ; Louis-Antoine Dornel (1685-1765) ; Henry Dumont (1610-1684) ; Suffret (fl. c.1703) ; Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) ; Charles Piroye (c. 1685- c. 1730) ; Sébastien de Brossard (1665-170) ; André Campra (1660-1744) ; Mathieu Lanes (1660-1725) ; Edme Foliot (+ 1752 ?) ; Michel Corrette (1707- 1795) ; Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755). François Guerrier ; Yvan Garcia ; Jean-Luc Ho (clavicorde) ; Guillaume Haldenwang ; Lucille Chartrain ; Pierre Hantaï, clavecins. Ensemble Sébastien de Brossard : Jean-François Novelli, taille ; Stéphan Dudermel et François Costa, violons ; Fabien Armengaud, orgue et direction

Grand orgue Jean de JoyeuseLe festival Claviers en Pays d’Auch, animé par l’organiste , a fêté ses vingt ans par une semaine dédiée au clavecin en hommage au célèbre facteur , qui cesse son activité. Pour la première fois, huit instruments de sa fabrication étaient réunis et joués par les meilleurs clavecinistes.

C’est après l’inauguration de la restauration du grand orgue Jean de Joyeuse (1694) de la cathédrale Sainte-Marie d’Auch, qu’est née l’association Claviers en Pays d’Auch destinée à mettre en valeur le patrimoine organistique et instrumental du Gers, qui compte pas moins de trente orgues classés. Depuis vingt ans, entretenus par des facteurs locaux, ces instruments revivent sous les doigts d’interprètes prestigieux, tant pour le répertoire historique que pour la création puisque des commandes ont été passées à des compositeurs d’aujourd’hui et un certain nombre d’œuvres ont été créées en résidence. C’est ainsi que les musiques de Gérard Pesson, Régis Campo, Édith Canat de Chizy, Brice Pauset, Bruno Mantovani, Boris Clouteau, Jacques Lenot, Colin Roche, Jean-Pascal Chaigne, Grégoire Lorieux ont résonné sur cet instrument vénérable.

L’édition 2019 faisait la fête au clavecin afin de rendre hommage au facteur lot-et-garonnais qui a accompagné de nombreux projets du festival depuis ses débuts. Une telle profusion d’instruments est rarissime et ils étaient à la disposition de concertistes, mais aussi d’étudiants de haut niveau issus des conservatoires du grand Sud-Ouest (Toulouse, Bordeaux, Tarbes, Montauban) et du CRR de Paris, sans compter des présentations et des séances d’initiation pour les enfants des école primaires de la ville d’Auch.

Complicité à deux clavecins

C’est ainsi qu’ils ont pu s’exprimer successivement sur les instruments de leur choix : Grand clavecin de Jean-Henry Silbermann (copie de l’instrument conservé au musée de Lourdes), copie d’un grand clavecin français fait par Antoine Vater à Paris en 1738, grand italien, copie d’un grand clavecin allemand fait à Dresde en 1722 par Johann Heinrich Gräbner, copie d’un clavecin français d’après un instrument anonyme de la fin du XVIIᵉ siècle, clavecin italien XVIIᵉ ravalé au XVIIIᵉ, petit clavecin en sequoia avec octave courte, clavecin flamand d’après un instrument double transpositeur d’Andreas Rückers 1615.

La fête commence à l’auditorium Jérôme Cuzin, l’ancienne chapelle du séminaire d’Auch, avec un récital à deux clavecins autour du « Voyage imaginaire de Bach en Italie » par Yvan Carcia et François Guerrier. Si Bach s’adonnait à la copie d’œuvres d’autres compositeurs depuis sa plus tendre enfance, son séjour de neuf ans à la cour de Weimar fut particulièrement fécond grâce à l’importante bibliothèque de musique italienne constituée par le jeune duc Johann Ernst de Saxe-Weimar, musicien précoce et compositeur. C’est là qu’il découvrit la musique de Vivaldi et transcrivit nombre d’œuvres italiennes pour l’orgue et le clavecin, ainsi que quelques concertos de Johann Ernst. C’est par l’un deux, d’après le BWV 592 en sol majeur que les deux complices commencent leur récital, poursuivant avec deux concertos transcrits d’après Vivaldi, issus de l’Estro Armonico, le fameux BWV 596 en ré mineur, puis le BWV 593 en la mineur. Ces œuvres sont bien connues, mais s’agissant de l’art de la transcription, c’est toujours intéressant de les entendre dans des configurations différentes, d’autant plus que face à face, François Guerrier et Yvan Garcia s’entendent à merveille, s’écoutant, se répondant et se renvoyant les thèmes de façon ludique. Et le jeu est encore plus présent lorsqu’ils terminent par un concerto imaginaire en ré majeur dont l’Allegro est d’après la Sinfonia de la Cantate BWV 42, l’Andante d’après le Concerto Brandebourgeois n° 2 et l’Allegro final d’après la Troisième Suite d’orchestre BWV 1068.

L’intimité du clavicorde

Jean-Luc Ho au clavicordesLe lendemain, c’est un moment intime à la nouvelle salle du Panorama de l’office de tourisme, qui offre un splendide point de vue en hauteur sur la façade et le collatéral nord de la cathédrale Sainte-Marie d’Auch, chef-d’œuvre du gothique finissant, de la Renaissance et néoclassique. propose un récital de clavicorde, cet instrument au son confidentiel à cordes frappées, issu du tympanon médiéval et ancêtre du piano forte.

Touchant un instrument renaissance en cyprès du Chili, fabriqué en 2018 par le facteur Edgardo Campos, interpréte avec beaucoup de délicatesse et une grande subtilité des pièces de la fin du XVIᵉ et du XVIIᵉ siècle, sous le titre « Méditations ». Du Regina coeli et la chanson Suzanne ung jour de aux Pleurs de Monsieur de , le ton est intimiste et recueilli dans l’esprit des vanités de la Renaissance et du début du XVIIᵉ siècle. Certaines pièces franchement sombres évoquent l’épouvantable guerre de Trente ans comme Mein junges Leben hat ein end de Sweelinck ou la Méditation sur ma mort future de Froberger, mais il y a aussi quelques rayons de clarté avec la Suite en mi mineur de , puis un Caprice et une Passacaille de Frescobaldi. Selon une écoute extrêmement concentrée, le public apprécie largement l’art très fin de Jean-Luc Ho.

Deux clavecins pour trois interprètes

Le vendredi soir, le festival se transporte à l’église voisine Sainte Lucie de Duran, dont la petite commune est une fidèle partenaire de Claviers en Pays d’Auch depuis vingt ans. Trois clavecinistes s’expriment sur deux instruments de Philipe Humeau, la merveilleuse copie d’après Rïuckers et le clavecin italien.

Claveciniste, chambriste et accompagnateur, issu du Pôle supérieur de Paris Boulogne Billancourt et aujourd’hui élève de Béatrice Martin, s’est intéressé de façon magnifique aux Scarlatti père et fils. Si malgré une œuvre vocale foisonnante en opéras et cantates la réputation d’ fut dépassée par celle de son fils Domenico, sa Toccata spiritoso en sol mineur démontre par sa vivacité une musique solaire. Suivaient six sonates de Domenico : la lumineuse k 248, la pensive K 151, la Fugue K 587 avec sa rigueur contrapunctique, l’enjouée et dansante K 450, la songeuse et méditative K 144, puis la joyeuse et facétieuse K 492. Selon un jeu d’une clarté absolue, a naturellement choisi le clavecin italien pour rendre justice à ces deux maîtres du baroque italien.

Pour sa part, , élève de Dominique Ferrand à Poitiers, professeur au CRR de Tarbes et coordinatrice du pôle de musique ancienne, touche la merveilleuse copie de Rückers pour la Suite en la mineur de Froberger « Pour passer la mélancholie à Londres » où il était arrivé dépouillé de tous ses biens pendant la traversée, puis la Suite en ré mineur en huit danses de . Au-delà du duel supposé qui aurait tourné à la défaveur du français, JS Bach appréciait sa musique.

Jean-Luc Ho à DuranC’est sur ce même Rückers que Jean-Luc Ho a souhaité révéler quelques pages de l’étonnant « Manuscrit Humeau ». Ils s’agit d’un manuscrit de musique française du XVIIᵉ siècle (1690-1725) découvert par hasard par Philippe Humeau chez un brocanteur à Montauban. Avec de nombreuses transcriptions d’opéras de Lully, des pièces de Nicolas Lebègue, il contient également cinq rares préludes non mesurés. Plus que la maîtrise absolue de l’instrument et de ces pages inédites, le jeune virtuose montre un élan dynamique et un enthousiasme communicatif.

dans Bach, la loi et les prophètes

Le samedi soir, propose un récital Bach à sa façon sur la copie du clavecin fait à Dresde en 1722 par le facteur Heinrich Gräbner, qu’il connaît bien. Sans programme préétabli, le grand claveciniste annonce et commente les pièces au gré de son inspiration. Avec un Prélude et fugue da capo et Allegro, puis la Suite anglaise n° 4 en fa majeur, Pierre Hantaï est chez lui dans ce répertoire qu’il pratique depuis longtemps avec grand naturel. Doté d’un toucher d’une précision absolue, il est totalement habité, comme s’il créait l’œuvre qui vient d’être composée. Sa rigueur extrême lui donne une grande liberté dans le jeu.

À l’image de Bach qui aimait beaucoup changer la destination instrumentale de ses œuvres, il s’amuse à jouer des pièces non conçues pour le clavecin comme une Ouverture pour violoncelle et luth ou une Fugue pour cet instrument étonnant qu’était le clavecin-luth. Il joue ensuite une Toccata en ré mineur d’après le Stylus phantasticus de , que Bach avait adopté à son retour de Lübeck en 1706 au grand dam des paroissiens d’Arnstadt. Cette forme libre avec de nombreux affects variés sonne de façon très moderne.

Enfin, Pierre Hantaï se lance dans le chef-d’œuvre absolu qu’est la 2e Partita pour violon seul BWV 1004 en précisant qu’il s’agissait plus ou moins de la version de son maître Gustav Leonhardt, un tourbillon de douze minutes de virtuosité folle. Il explique en outre qu’il s’agit probablement d’un tombeau pour sa première épouse Maria Barbara.

Devant l’insistance du public, il le gratifie de quelques charmantes variations à la manière italienne que Bach composa entre 15 et 18 ans et que Pierre Hantaï n’avait encore jamais jouées en concert.

Voix de taille pour des motets baroques français

Le festival s’achève le dimanche après-midi à la cathédrale Sainte-Marie avec l’ensemble dans un programme de motets français de l’époque baroque. Autour du grand orgue Jean de Joyeuse touché par Fabien Armengaud, revenant dans la ville de son enfance, la taille est accompagnée par les violons de Stephan Dudermel et François Costa. Ce programme de petits motets français, alternant avec des pièces d’orgue de Louis-Antoine Dornel, Henry Dumont, , Mathieu Lanes, un surprenant Grand jeu avec le tonnerre de et une superbe Sonate en trio en la mineur de , a été créé autour de la bibliothèque imaginaire de Jean-Baptiste Matho, chanteur célèbre de la chapelle royale de Louis XIV. C’était une gageure vocale de remplir l’espace sonore du vaste vaisseau auscitain, mais dispose d’une belle projection et une voix claire à la diction précise selon la prosodie de l’époque et une prononciation du latin à la française. L’ensemble a réalisé son premier disque avec ce même programme enregistré en 2017 à la chapelle du lycée Sainte-Geneviève à Versailles (Silentium En Phase ENP 001).

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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