Passe ton Bach d’abord réussit encore son exam’

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Toulouse. Festival Passe ton Bach d’abord
Auditorium Saint-Pierre des Cuisines. 8-VI-2019. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : L’Art de la Fugue BWV 1080. Eric Vidonne, piano
Couvent des Jacobins. 8-VI-2019. Johann Sebastian Bach : Ricercare à trois voix, Sonate en trio, Ricercare à 6 voix extraits de L’offrande Musicale BWV 1079. Mise en scène : Andréas Linos. Chorégraphie : Bruno Benne. Vidéo : Frédéric Jourdain. Danseurs de l’ISDAT. Ensemble Baroque de Toulouse, direction : Michel Brun
Auditorium Saint-Pierre des Cuisines. 9-VI-2019. Johann Sebastian Bach : Variations Goldberg BWV 988. Jean-Sébastien Dureau, piano. Claire Durand-Drouhin, danse
Chapelle des Carmélites. 9-VI-2019. Johann Sebastian Bach : Sonate en si mineur pour traverso et clavecin obligé, Yasuko Uyama-Bouvard, clavecin. Michel Brun, traverso
Halle aux Grains. 9-VI-2019. Johann Sebastian Bach : Messe en si mineur BWV 232. Avec : Clémence Garcia, soprano ; Anne-Laure Touya, soprano ; Caroline Champy-Tursun, alto ; Mattia Pelosi, ténor ; Philippe Estèphe, baryton. Ensemble Baroque de Toulouse, direction : Michel Brun

D850-1620Une approche originale et plurielle fait du festival Passe ton Bach d’abord un incontournable pour les assidus de ce répertoire, comme pour les nouveaux amoureux de la musique baroque.

Ce festival toulousain, dont le programme est tourné exclusivement vers la musique du Cantor, affirme l’orientation artistique claire de l’ qui en est le fondateur : que la musique dite « savante » soit accessible à tous. Cela passe d’abord par la moitié des concerts gratuits, l’autre à un tarif symbolique (6 €). Cela passe ensuite par des concerts construits dans des formats courts, comme des pastilles, pour que chacun se planifie un itinéraire musical à sa convenance, les seules propositions musicales dépassant le cadre des trente minutes étant clairement annoncées dans la programmation particulièrement fournie de ces trois jours de festival. Cela passe enfin par une volonté de transmission évidente par les artistes eux-mêmes qui élaborent un spectacle didactique et ludique afin de n’exclure personne.

L’apprentissage pour les uns, les révisions pour les autres

Pour L’Art de la fugue, prend le parti d’une interprétation architecturale et analytique, équilibrée par une fluidité continue du discours et une simplicité des phrasés. Le pianiste déploie des tempi posés et de larges respirations musicales, une lecture sans pédantisme où les qualités de clarté du propos sont de mises. Il évite ainsi les pièges rhétoriques et la grandiloquence savante que pourrait amener cette approche où le lyrisme est ici placé au second plan.

Pour la Sonate pour traverso et clavecin obligé, choisit de prendre la parole afin de décortiquer les grandes lignes de cette partition avant de pouvoir la savourer dans son intégralité : les notions de basse continue et de clavecin « obligé » sont expliquées avec bienveillance et humour ; les caractéristiques de chaque mouvement sont abordées avec une juste parcimonie. Ainsi, d’un jeu d’égal à égal, le traverso de véhicule avec finesse et dans une parfaite rondeur du son les foisonnants thèmes du premier mouvement, le clavecin de révélant une technique parfaitement maîtrisée même si l’interprète se fait plus discrète derrière son clavier. Le deuxième mouvement « à l’italienne » expose un thème simple agrémenté savamment par des ornementations, alors que le fugatto du troisième mouvement démontre la rigueur toute naturelle des deux interprètes.

On pourrait se dire qu’avec cet objectif de vulgarisation, le festival se destine à un public de néophyte, à qui il est conseiller de « passer son Bach d’abord » avant de s’aventurer vers les autres univers de la musique dite « classique ». C’est sans compter avec les belles ambitions de son directeur artistique qui n’hésite pas à mêler différentes formes d’art pour le rayonnement de la musique de Bach. D’audacieuses propositions en découlent.

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L’ambition en toute humilité

La thématique de cette année caractérise l’audace de l’équipe : autant prendre comme fil conducteur le contrepoint, le mode de composition musicale le plus complexe, afin de se simplifier la tâche ! Dans L’Offrande musicale, le résultat est époustouflant malgré les quelques petites fausses notes de cette création spécialement montée pour le festival. Peu importe l’attente pour constituer les deux équipes de la soirée, peu importent les quelques couacs des solistes de l’ensemble baroque dont les instruments anciens fragiles – particulièrement les instruments à vent – sont quelques peu malmenés sous la douceur du soir, peu importe la construction en quatre temps un peu longue pour des spectateurs bien déstabilisés par cette proposition créative… C’est en effet une déambulation sous les étoiles au sein du superbe couvent des Jacobins dans laquelle la mise en scène d’ se déploie.

Dans le réfectoire des frères, ce sont les six vidéos de Frédéric Jourdain et la danse contemporaine de deux héros en jogging qui illustrent le Ricercare à 6 voix. Dans la salle Capitulaire, c’est l’efficace chorégraphie de Bruno Benne mélangeant les codes de la danse baroque et de la danse classique qui permet de visualiser le jeu des voix dans la Sonate en trio par le biais des sept danseuses sobrement vêtues. Le cloître est tout d’abord exploité par les musiciens pour une promenade sous le clair de lune, alors que le jardin sera le lieu du dernier temps de la soirée avec une chorégraphie contemporaine dans le silence de la nuit. Le contrepoint en musique, en danse, en images pour une vision résolument moderne d’une musique de plusieurs siècles. C’est un spectacle particulièrement réussi alors qu’il est mené par des artistes de plusieurs troupes qui doivent jouer au même diapason malgré les évidentes difficultés que cela implique. Complémentaires les uns des autres, ils se mettent tous au même niveau pour rendre le discours musical plus évident.

D850-1512La danse contemporaine est également le moyen d’expression de qui ne manque pas de fantaisie en intitulant son spectacle « Who’s Bach ». En raison du format des trente minutes, auquel elle et le pianiste ont dû se conformer, ce ne sont que des extraits des Variations Goldberg qui sont ici transposés visuellement par la danseuse. La construction formelle de ce monument musical s’illumine pourtant grâce à une technique de danse exigeante et des mouvements impulsifs et riches de caractères orientés par la polyphonie et le rythme souvent rapide de la partition. Parfois primaire, la chorégraphie affirme encore une réelle modernité, à travers ici des gestes sortis de notre quotidien, sublimés par une théâtralité et une attention particulière à la mesure, la répétition et les accents de la musique.

La Messe en si mineur, une cérémonie de remise de diplômes grandiose

C’est la quatrième fois que l’ a l’occasion de jouer cette flamboyante Messe en si. La lecture de nous séduit dès le Kyrie grâce à la modélisation du son et au style incisif qu’il défend. La souplesse et la ductilité du chœur font merveille dans les passages festifs alors que l’orchestre maîtrise les dynamiques et les accents à la perfection. Les tempi nerveux ne laissent aucun répit à l’auditeur, tout comme les changements d’atmosphère lumineux et corrosifs menés sans concession. Cette vision monumentale déploie un phrasé fouillé et éloquent, révèle des détails instrumentaux de bon augure assurés par des musiciens hors pairs – certains en larmes au moment des applaudissements après tant d’émotions. Elle est caractérisée enfin par des fugues chorales enlevées alors que la conception de l’ouvrage est brillante, voire théâtrale lors des interventions de la mezzo . Les autres solistes sont tout aussi à la hauteur de cette approche autant monumentale qu’aérienne. C’est sous une ovation de la salle et beaucoup d’émotions sur scène que se clôture cette douzième édition.

Crédits photographiques : © Monique Boutolleau

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