La Scène, Opéra, Opéras

La Petite renarde rusée à la Philharmonie par Simon Rattle et le LSO

Plus de détails

Paris. Philharmonie, Grande salle Pierre Boulez. 2-VII-2019. Leoš Janáček (1854-1928) : La petite renarde rusée. Mise en scène : Peter Sellars. Vidéo : Nick Hillel, Adam Smith. Lumière : Ben Zamora. Avec : Lucy Crowe, la renarde ; Gerald Finley, le forestier ; Sophia Burgos, le renard, la poule huppée ; Peter Hoare, l’instituteur, le coq, le moustique ; Jan Martinik, le blaireau, le curé ; Hanno Mueller-Brachmann, le vagabond ; Paulina Malefane, la femme du forestier, la chouette, le pic-vert ; Anna Lapkovskaja, la femme de l’aubergiste, le chien ; Jonah Halton, l’aubergiste ; Irene Hoogveld, le geai. London Symphony Orchestra, London Symphony Chorus, Maîtrise de Radio France. Simon Halsey, chef de chœur ; Sofi Jeannin, cheffe de chœur ; direction : Sir Simon Rattle

Concert "la petite renarde rusée" du London Symphony Orchestra, le 2 Juillet 2019 à la Philharmonie de Paris.Le dynamisme et la richesse de timbres du dirigé par Sir , alliés à l’exceptionnelle direction d’acteurs de , qui met en valeur la personnalité de chaque chanteur, comme leur jeu collectif, font de cette Petite renarde rusée un grand moment d’opéra.

Posée devant le grand orchestre et le vaste écran qui le surplombe, la scène, de simples praticables de faible hauteur, est petite. Sir tourne ainsi le dos aux chanteurs, mais sait tout de même les diriger… Configuration particulière, où la projection vidéo se substitue aux décors et aux costumes – les animaux montrés en très gros plan à l’écran illustrant les personnages, alors que tous les chanteurs, solistes, maîtrise ou chœur, sont en noir. Malgré l’impact des images filmées qui s’y superposent, c’est la formidable direction d’acteurs de qui convainc, avec la précision et l’intensité des gestes, l’engagement de tout le corps, la dynamique des mouvements. Les chanteurs sont fortement sollicités : le chien sous la table, l’instituteur ivre, le couple de renards aux amours chorégraphiées, les nombreux renardeaux de la maîtrise se glissant en un instant à plat ventre sous la scène, visibles du public dans leur terrier bien étroit, le mobilier apporté ou remporté par les solistes… Mais il s’agit aussi d’une mise en scène qui met en valeur l’humanité des personnages, leurs émotions, leurs réactions, leurs interactions, pour gagner en lisibilité comme en profondeur. Les effets de groupe sont très travaillés. Le mariage des renards, où les renardeaux dansent, avec des mouvements de bras bien venus, auxquels le chœur, placé sur les gradins latéraux les plus hauts, fait écho, est particulièrement réussi, comme le départ du renard et de ses petits, quand la renarde s’est sacrifiée pour eux, moment bouleversant qui évoque ces enfants cachés sous un plancher pour échapper au pire. , sans en faire trop, rend sensibles à la fois l’humanité prêtée par Janáček aux animaux et la réflexion éthique sur leur condition face aux humains, qui résonne aujourd’hui avec une grande actualité. Il accentue astucieusement le lien entre les différents tableaux en faisant de la renarde une représentation de la femme fantasmée par les personnages masculins.

Concert "la petite renarde rusée" du London Symphony Orchestra, le 2 Juillet 2019 à la Philharmonie de Paris.
A-t-on besoin d’y ajouter des projections vidéo aussi présentes ? Peuvent-elles vraiment fonctionner avec ce qui se passe sur scène ? Force est de reconnaître que c’est rarement le cas à l’opéra ou au théâtre – sauf lorsque la vidéo s’articule avec la scène elle-même, via des éléments filmés en direct ou comme tels, sur scène ou en coulisse. D’ailleurs ici, le visage de , la renarde, dévorant des brochettes à l’écran quand elle mime sa dégustation du lièvre sur scène, est un effet humoristique réussi. Pour le reste, on préférerait se concentrer sur la qualité des jeux de scène et rêver aux images qu’ils évoquent, plutôt que de se voir imposer des gros plans comme si on avait saisi les termes « grenouille », « moustique » ou « clair de lune » sur un moteur de recherche. Robert Bresson a écrit de très fins propos sur la difficulté de marier le cinéma avec la musique, « exaltation qui empêche les autres exaltations ». On le constate une nouvelle fois : ce que nous donnent l’orchestre et la scène n’a pas besoin d’une redondance illustrative sur un écran. Les sautillements d’une jeune chanteuse accroupie font vivre la petite grenouille, le mime astucieux du ténor le font moustique et nul besoin de papillons charmants pour évoquer l’accouplement des renards, quand la blonde et la brune , à quatre pattes, se tournent autour en se frôlant avec sensualité.

L’orchestre est magnifique et ses ensembles, comme tel ou tel solo, à la fois d’une grande liberté pour suivre les jeux de scène et d’une grande rigueur, sont au service de sonorités de toute beauté. On peut aimer une interprétation plus intimiste de cette musique où la nostalgie alterne avec la comédie et teinte les moments de bonheur, parce qu’elle raconte le temps qui passe, si rapidement à notre échelle pour le cycle des générations animales. Mais le superbe lyrisme du LSO dirigé par Simon Rattle  donne un relief particulier aux effets et aux ambiances subtiles voulues par Janáček.

Les chanteurs sont tous convaincants. Leur très grande présence scénique est au service de leurs qualités vocales et de leur interprétation dans l’instant présent : on est à l’opéra, ce n’est pas du concert ou du disque. Les jeunes de la Maîtrise s’intègrent formidablement à ce tableau, par leur mobilité, par leur vivacité, comme par leurs voix : bravo à . Et nous émeut comme il le faut dans le très bel air final du garde-chasse.

Crédits photographiques © Claire Gaby/J’adore ce que vous faites

Plus de détails

Paris. Philharmonie, Grande salle Pierre Boulez. 2-VII-2019. Leoš Janáček (1854-1928) : La petite renarde rusée. Mise en scène : Peter Sellars. Vidéo : Nick Hillel, Adam Smith. Lumière : Ben Zamora. Avec : Lucy Crowe, la renarde ; Gerald Finley, le forestier ; Sophia Burgos, le renard, la poule huppée ; Peter Hoare, l’instituteur, le coq, le moustique ; Jan Martinik, le blaireau, le curé ; Hanno Mueller-Brachmann, le vagabond ; Paulina Malefane, la femme du forestier, la chouette, le pic-vert ; Anna Lapkovskaja, la femme de l’aubergiste, le chien ; Jonah Halton, l’aubergiste ; Irene Hoogveld, le geai. London Symphony Orchestra, London Symphony Chorus, Maîtrise de Radio France. Simon Halsey, chef de chœur ; Sofi Jeannin, cheffe de chœur ; direction : Sir Simon Rattle

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.