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Laurent Pelly à Lyon : mais qui est Barbe-Bleue ?

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Lyon. Opéra. 1-VII-2019. Jacques Offenbach (1819-1880) : Barbe-Bleue, opéra bouffe en trois actes sur un livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy, adapté par Agathe Mélinand. Mise en scène  et costumes : Laurent Pelly. Décors : Chantal Thomas. Lumières : Joël Adam. Avec : Yann Beuron, Barbe-Bleue ; Carl Ghazarossian, Prince Saphir ; Jennifer Courcier, Fleurette ; Héloïse Mas, Boulotte ; Christophe Gay, Popolani ; Thibault de Damas, Comte Oscar ; Christophe Mortagne, Roi Bobèche ; Aline Martin, Reine Clémentine ; Dominique Beneforti, Alvarez ; Sharona Applebaum, Héloïse ; Marie-Eve Grouin, Éleonore ; Alexandra Guerinot, Isaure ; Pascale Obrecht, Rosalinde ; Sabine Hwang-Chorier, Blanche. Orchestre et Chœur (chef de choeur : Karine Locatelli) de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Michele Spotti

BB3L’Opéra de Lyon rit jaune avec le Barbe-Bleue d’Offenbach en confiant à le soin de questionner l’identité contemporaine du sire le plus triste des contes de notre enfance. Une question sans réponse ?

Barbe-Bleue (entre Gilles de Rais et Henry VIII) et son avatar féminin la Comtesse Báthory : on voit très bien ce que furent ces tueurs en série de l’Histoire. En revanche, de nos jours, au-delà des mésaventures d’un homme politique français candidat à la présidence de la République et d’un magnat de l’industrie cinématographique hollywoodienne, on ne voit pas bien (et fort heureusement) qui pourrait être Barbe-Bleue, cet érotomane friand de noces rouges. Est-ce pour cette raison que, et ce sera notre seule réserve scénique, peine à faire de son Barbe-Bleue autre chose qu’un simple divertissement ? Une image finale forte, du type de celle qui scellait son formidable Viva la mamma de 2017 sur cette même scène, aurait davantage inscrit dans la mémoire une production certes bien réglée mais qui manque d’un vrai frisson. La chiche reprise de « Je suis Barbe-Bleue ô gué », déjà un peu courte musicalement parlant (Barbe-Bleue n’égale pas le chef-d’œuvre du genre, La Belle Hélène, de deux ans son aîné), aurait nécessité de la scène un soutien autrement marquant que le banal d’un chœur s’avançant sans crier gare sous un bien prosaïque tomber de rideau. Il est vrai qu’au pays d’Offenbach les morts ne le sont pas et que la vie à tout prix l’emporte. Peut-être nous faut-il aussi nous résigner à reconnaître, avec Perrault, que cette histoire « est un conte du temps passé » qu’ « il n’est plus d’époux si terrible », que « près de sa femme on le voit filer doux ». Laurent Pelly et sa complice se contentent donc d’une satire du Pouvoir, ce qu’est Barbe-Bleue, ce qu’étaient souvent les œuvres d’un sujet du Second Empire nommé .

Le décor de fait le grand écart entre le leste d’une paysannerie façon L’amour est dans le pré (tôle ondulée, tas de fumier, tracteur orange….) et le désabusement d’une aristocratie de type monégasque. Tout oppose les deux univers, même leur médiatisation, les premiers de façon Détective (de grandes coupures racoleuses cadrent le décor), les seconds sous les auspices d’une presse à sensation de type Paris Match (dont les unes, rebaptisées Altesse revue, griffent très élégamment le mur de cour). Les uns et les autres se retrouvent néanmoins sur le sujet amoureux, chacun sommé d’épouser sa chacune au finale d’un opéra bouffe qui prône la perspective d’une ère nouvelle : celle de « l’union du palais et de la chaumière ». Vachard et lucide, mais révolutionnaire dans sa façon de railler davantage les grands que les petits, Offenbach affirme son rêve d’une utopie sociale.

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C’est la onzième (et pas la dernière) fois que Laurent Pelly met en scène Offenbach. La première (Orphée aux enfers) remonte à 1997. C’était à Lyon, déjà. Un style est là aujourd’hui, dans la tentation chorégraphique de ne jamais faire chômer le chœur, dans l’appétence à croquer les monarques d’opérette (hilarante scène du baisemain). Quelques très beaux tableaux : l’arrivée de la Jaguar noire de l’ogre dans la cour de la ferme par un soir d’orage, le premier tableau de l’Acte II avec une scène de courtisans remarquablement réglée, le second avec les cases réfrigérées où se prélassent les femmes disparues. Mais tout cela ne fait pas oublier la mise en scène plus originale de Waut Koeken vue à Nancy et à Nantes en 2014.

La direction de est souple, vivante, attentive à l’orchestration toujours intéressante d’Offenbach, mais les perceptibles décalages de ce soir d’avant-dernière rappellent la virtuosité de la machine Offenbach. Un chœur et une distribution de joyeux drilles : en Prince Saphir à la mèche rebelle parce-qu’il-le-vaut-bien, une Fleurette exquise (), de cauteleux mais in fine bienveillants entremetteurs ( et en Popolani et en Comte Oscar), une Reine Clémentine () très Jacqueline Maillan, un Roi Bobèche en surchauffe (), une accorte Boulotte (, la plus fêtée aux saluts), un bel ensemble de femmes mortes issues du Chœur de l’Opéra de Lyon. Le rôle de Barbe-Bleue (d’un abord sinistre en cuir noir et crâne semi-ras) ne semble pas de tout repos pour dont la voix, étonnamment indécise ce soir, met une bonne partie de la représentation à maintenir la vaillance, à recouvrer l’éclat et les couleurs qui sont les siennes. Peut-être lui aussi peine-t-il à répondre à la question : qui est Barbe-bleue ?

Crédits photographiques : © Stofleth

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Lyon. Opéra. 1-VII-2019. Jacques Offenbach (1819-1880) : Barbe-Bleue, opéra bouffe en trois actes sur un livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy, adapté par Agathe Mélinand. Mise en scène  et costumes : Laurent Pelly. Décors : Chantal Thomas. Lumières : Joël Adam. Avec : Yann Beuron, Barbe-Bleue ; Carl Ghazarossian, Prince Saphir ; Jennifer Courcier, Fleurette ; Héloïse Mas, Boulotte ; Christophe Gay, Popolani ; Thibault de Damas, Comte Oscar ; Christophe Mortagne, Roi Bobèche ; Aline Martin, Reine Clémentine ; Dominique Beneforti, Alvarez ; Sharona Applebaum, Héloïse ; Marie-Eve Grouin, Éleonore ; Alexandra Guerinot, Isaure ; Pascale Obrecht, Rosalinde ; Sabine Hwang-Chorier, Blanche. Orchestre et Chœur (chef de choeur : Karine Locatelli) de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Michele Spotti

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  • Charles.Lecocq

    Quel dommage que Yann Beuron ait été en méforme ce soir lors de la représentation filmée par France 3 ! Le terrible décalage avec l’orchestre au début de la légende de Barbe-Bleue – – et le naufrage du lamento de l’acte 3 (le la aigu final fait…pschitt) gâchent un peu cette représentation d’un des chefs-d’œuvre, trop méconnu d’Offenbach. Peut-être parce qu’il est plus inclassable que La Belle Hélène ou La Vie parisienne (Quand Boulotte s’écrit « Je ne veux pas mourir »… on sent le public lyonnais perplexe… il voudrait en rire mais la musique n’est pas si drôle que cela…Offenbach sait cultiver l’ambiguïté) l’oeuvre n’est pas montée couramment. Les représentations de Genève en 1984 pêchaient par la direction grossière de Marc Soustrot et la distribution soulignant surtout les carences d’une école de chant française finissante (Jane Berbié dépassée, Jean Dupouy hurlant, Maurice Seyes aphone etc.). Celle, plus récente, de Nancy (que vous citez en « référence ») était irrémédiablement obérée par un récitant histrionique qui, à chaque intervention, cassait la superbe mais fragile mécanique offenbachienne. Laurent Pelly fait quelque chose de malin et d’intelligent qui sert l’oeuvre. On ne regrette que quelques modifications inutiles du livret de Meilhac et Halévy : au début du second acte quand le roi demande ce que fait sa fille, la réponse de la reine dans le livret original (« Elle casse des vases précieux  » — quelle occupation géniale :-) ) est beaucoup plus réussie que la transformation opérée par Agathe Mélinand (« Elle casse vos biscuits »). Et quelques coupures d’aphorismes géniaux particulièrement au début de l’acte III quand Popolani dit « Qu’est-ce que la vertu ? Ne serait-ce donc que la satiété…ce serait terrible »… Voila une phrase quasiment pascalienne qui fait à la fois rire et réfléchir surtout dans notre monde contemporain où, comme l’avaient senti le trio Offenbach/Meilhac et Halévy, …tout n’est qu’apparence.
    Bref, une réussite sauf pour le rôle titre ! Attendons ce que Florent Laconi fera du rôle de Barbe-Bleue à Marseille en décembre prochain !

    • GFD

      Allez, mettons les pieds dans le plat…

      Yann Beuron n’était sûrement pas en forme, mais même en forme il n’a pas et n’a jamais eu la voix (les aigus en particulier) pour chanter Barbe-Bleue. Avant même de l’avoir entendu, sur le papier la partie était perdue. Vous signalez un décalage (d’ailleurs à mon sens plutôt imputable au chef débutant), un aigu escamoté, mais c’est en dix endroits que Yann Beuron « triche » avec la partition: cadences simplifiées (à nouveau pour éviter un aigu), notes octaviées, et même phrases carrément non chantées (dans la polonaise du finale du premier tableau de l’acte deux et plus tard dans le finale).

      Le rôle de Barbe-Bleue, bien qu’écrit pour le même chanteur que Pâris, Fritz ou Piquillo (José Dupuis), est beaucoup plus exigeant (et, d’ailleurs, même 15 ans plus jeune, reconnaissons que Yann Beuron n’y était pas tout à fait à l’aise, je parle de Pâris et Fritz de la Grande-Duchesse). J’arrête là car je ne veux pas accabler ce chanteur par ailleurs très sympathique et réellement talentueux, mais distribué dans un rôle qui n’est pas pour sa voix. Je ne sais pas ce que Laconi fera, « sur le papier » la voix est trop dramatique et je devine que les aigus seront à nouveau sur la sellette …

      Pour moi la vraie référence reste Michel Sénéchal, deux fois à la radio, en 1952, tout jeune chanteur maniéré et charmant, et surtout en 1975, dans une interprétation constamment au second degré, tongue-in-cheek, irrésistible. Et lui, il l’avait, la voix du rôle…

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