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Le Roi Hector fêté à La Côte-Saint-André

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La Côte-Saint-André. Chapelle de la Fondation des Apprentis d’Auteuil. 24-VIII-2019. Hector Berlioz (1803-1869) / Michaël Levinas (né en 1949) : Euphonia 2344, mélodrame d’après une nouvelle d’Hector Berlioz. Musique et adaptation du texte : Michaël Levinas. Mise en espace : Stanislas Nordey. Avec : Élise Chauvin, Minna ; Sarah Laulan, Mme Happer ; Jeanne Crousaud, La servante ; Guilhem Terrail, Shetland ; Mathieu Dubroca, Xilef ; Paul Fougère, Romain Gillot, Mathurin Voltz, récitants. Ensemble vocal Spirito (chef de chœur : Nicole Corti). Ensemble Orchestral Contemporain, direction : Daniel Kawka

Château Louis XI. 25-VIII-2019. Hector Berlioz (1803-1869) : La Prise de Troie, première partie (actes I et II) de l’opéra Les Troyens. Avec : Isabelle Druet, Cassandre ; Mirko Roschkowski, Énée ; Thomas Dolié, Chorèbe ; Boris Grappe, Panthée ; Vincent Le Texier, Priam ; Eléonore Pancrazi, Ascagne ; Jérôme Boutillier, chef grec, un soldat troyen ; Damien Pass, l’Ombre d’Hector ; Isabelle Cals, Hécube. Chœur de l’Orchestre de Paris (chef de chœur : Lionel Sow) et Chœur européen Hector Berlioz (chef de chœur : Anass Ismat). Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz-Isère, direction : François-Xavier Roth

IMG_0567Le colossal cheval de Troie qui investit cette année la cour du Château Louis XI à La Côte-Saint-André donne la mesure des célébrations autour du « Roi Hector », que a souhaité  plus que jamais – anniversaire oblige – festives et ambitieuses.

A l’affiche la première partie des Troyens, deux premiers actes que le compositeur n’a jamais entendus de son vivant, tandis que s’empare d’un des textes de Berlioz dans sa pièce éponyme Euphonia 2344, commande du festival Berlioz donnée en création mondiale.

« C’est un texte progressiste, un manifeste berliozien» nous dit Levinas venu présenter sa nouvelle partition au public, dans la chapelle, comble ce soir, de la Fondation des Apprentis d’Auteuil. La nouvelle d’anticipation est écrite par Berlioz en 1844 puis intégrée aux Soirées de l’orchestre. Levinas en avait déjà réalisé une adaptation en 1998 pour une musique de scène.

Alors que l’opéra italien est en pleine décadence (sc.1), Berlioz nous parle, via les propos de Shetland (sc.4), de la cité idéale d’Euphonia, située sur le versant du Harz en Allemagne, où les habitants, soumis à un strict régime militaire, ne s’occupent que de musique : « Chanter, jouer des instruments, recherches d’acoustique, phénomènes physiques … » : ainsi les Euphoniens sont-ils les seuls à connaître « la téléphonie »! S’y prépare une grande fête en l’honneur de Gluck (« notre souverain, maître à tous ») sur fond de drame passionnel. Minna (« L’Idée fixe » d’Euphonia), aussi belle que volage, est aimé de Xilef qu’elle abandonne pour se rendre à Euphonia, sous le nom de Nadira. Shetland, l’ami de Xilef, succombe alors aux charmes de la belle Nadira. Fou de jalousie, Xilef se rend sur les lieux et invente un stratagème monstrueux (Le bal mortel) pour faire disparaître Minna et les siens avant de s’empoisonner.

Mélodrame, tel que l’intitule Levinas, l’œuvre convoque, au côté d’un chœur mixte de douze voix, cinq chanteurs et trois récitants. La voix parlée des chanteurs est également sollicitée, comme dans le duo d’amour très expéditif entre Minna/Nadira et Shetland de la scène IV. Il ne s’agit pas, pour le compositeur, de mettre un texte en musique mais de faire entendre la musique du « texte qui parle ». Rappelons que la mise en espace et la conduite d’acteur ont été confiées au fidèle .

Xilef – superbe – chante a cappella au début du Prologue selon cette déclamation lévinassienne où le profil mélodique épouse l’élan musical de la parole. Une légère amplification et quelques effets de réverbération modèlent un espace toujours mouvant. Incarnée par Élise Chauvin, la voix de Mina, plus vocalisante (« elle préfère le chant orné aux accents de l’âme » dit Xilef), louvoie elle aussi très librement entre texte dit et chanté. Comme celle de Mme Happeur – souveraine – et de la servante Fanny – alerte – la voix intervient le plus souvent sans l’orchestre (sc.III).

Ce sont en revanche les instruments qui font « résonner » les voix des « acteurs », dans une première scène (« Un théâtre italien en décadence ») truculente autant que colorée. Cuivres graves (trombone mais aussi tubax) et percussions résonnantes y sont à l’œuvre au sein d’un ensemble atypique incluant harpe, cymbalum et clavier midi. Caisse claire, maracas, crécelle et autres effets vibratoires (les cloches tubes et la grosse caisse trônent au centre du dispositif) concourent aux phénomènes d’hybridation des voix que recherche Levinas. Deux cloches – celles de la « Fantastique » – sonnent juste avant le chœur des Euphoniens ; elles sont jouées à l’extérieur du bâtiment, enregistrées et perçues en temps réel à travers les haut-parleurs dans la nef de la chapelle. Scandée par une caisse-claire obsessionnelle, la présentation d’Euphonia donne lieu à de très belles pages chorales – l’ensemble lyonnais Spirito irradiant l’espace – dont les refrains incandescents, augmentés de cloches-tube et cymbalum, prennent une couleur messianesque. Les textures instrumentales s’enrichissent et l’espace s’ouvre, via l’électronique, dans l’accompagnement du superbe monologue de Shetland (« Comme je respirais la fraicheur du soir ») qu’enchante la voix du contre-ténor Guihlem Terrail (sc.IV, « Minna descendant du ciel »). La dernière scène terrifiante instaure un mouvement cinétique de lignes colorées évoquant le « barbariphone », instrument de musique qui tue, inventé par Xilef pour en finir avec l’Idée fixe.

Rompu aux exigences de l’écriture du compositeur, , à la tête de l’ qu’il connait bien, insuffle tout à la fois l’élan dramatique et la verve théâtrale qui traversent la musique de Levinas, avec cette part d’inouï toujours entretenu dans le son lévinassien.

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La Prise de Troie au château

Le projet court sur deux années (2019-2020), qui nous permettra d’entendre dans leur intégralité Les Troyens, autre événement de cette édition-anniversaire. Fidèle et fervent berliozien, est à la tête du JOEHB ( , encadré par quelques musiciens des « Siècles »), du Chœur Européen et du Chœur de l’, dans cette première partie d’opéra, La Prise de Troie, que nous écoutons ce soir en concert. Berlioz a enrichi son orchestre pléthorique (six harpes et des bois par cinq) avec la famille des saxhorns dont il spatialise les sonorités, entendues parfois dans les coulisses.

D’un geste aussi énergétique que magnétique, Roth communique d’emblée, dans une page d’ouverture éblouissante, l’aspect vibratile d’une orchestration toujours surprenante, dont il avive les couleurs et fait vivre les contrastes. Le premier acte est dominé par la personnalité de Cassandre, essayant en vain de prévenir les Troyens d’un drame imminent. Sur la scène du Château Louis XI, la mezzo-soprano trouve la couleur, expressifs et l’envergure tragique d’un personnage qu’elle habite pleinement. Dans sa très belle scène avec son fiancé Chorèbe, on apprécie le timbre chaud et l’ampleur vocale du baryton Thomas Dolié, même s’il est en retrait, dramatiquement parlant, face à une Cassandre implorante. Les interventions d’Énée, aussi courtes que fulgurantes, révèle une voix de ténor () lumineuse et au spectre large, rayonnant dans le fameux ottetto de la scène VIII. Parmi les voix de basse, toutes vaillantes (/Panthée et /Priam), signalons l’intervention remarquable de (L’ombre d’Hector) assumant avec une stabilité souveraine, dans l’acte II, la longue ligne descendante de sa phrase relayée par les cuivres graves. Le chœur enfin, réactif, est un personnage à part entière chez Berlioz qui aime lui confier des parties récitatives. La Pantomime de la scène VI, traversée par le chant de la clarinette, reste l’une des pages les plus belles, où le timbre instrumental, concertant également avec la voix de Cassandre, exprime, mieux que les mots, « ces muettes douleurs ». Le rendez-vous est pris (même équipe, même lieu) en 2020 pour Les Troyens à Carthage.

Crédits photographiques : Euphonia 2344 © Bruno Moussier ; Le cheval de Troie © Michèle Tosi

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  • Michel LONCIN

    On peut regretter qu’un latiniste aussi distingué que Berlioz n’ait pas composé une trilogie des « Troyens » avec, pour troisième opéra, un « Les Troyens dans le Latium » …

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