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Body and Soul de Crystal Pite à Garnier : le corps sans l’âme

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Paris. Opéra Garnier. 26-X-2019. Body and Soul. Création mondiale, ballet en 3 actes. Musique originale : Owen Belton. Musique additionnelle : Frédéric Chopin, Préludes. Chorégraphie et texte : Crystal Pite. Voix : Marina Hands. Scénographie : Jay Gower Taylor. Costumes : Nancy Bryant. Lumières : Tom Visser. Assistant de la chorégraphe : Eric Beauchesne, Jermaine Spivey. Avec les étoiles et le corps de ballet de l’Opéra national de Paris

Après le succès retentissant de The Season’s Canon en 2016, la nouvelle création de à l’Opéra de Paris était attendue comme un événement mondial. Body and Soul n’a toutefois pas le même souffle et tombe dans l’outrance commerciale.


, chorégraphe surdouée demandée dans le monde entier, a le vent en poupe. Sa dernière collaboration avec l’Opéra de Paris, The Season’s Canon, s’était traduite par une création d’ensemble somptueuse, mêlant unité du groupe, canons et individualités.
Dans Body and Soul, l’on retrouve la « pâte Pite » : mouvements d’ensemble où les danseurs respirent à l’unisson comme un seul corps, duos emplis de sensibilité, interrogations sur le monde qui nous entoure, fascination pour l’univers des insectes.
Toutefois, le dispositif est différent, plus figé, répétitif et mécanisé. L’indétermination de l’individu est plus marquée, les danseurs et danseuses étant quasi méconnaissables dans la pénombre, vêtus de costumes-cravates identiques pour les hommes et les femmes.

Le fil conducteur de la pièce est un texte lu par l’actrice Marina Hands, qui décrit les mouvements de deux danseurs appelés, de manière distanciée et anonyme, « figure 1 et figure 2 ». Le texte écrit par Crystal Pite, est répété comme un leitmotiv pendant presque toute la durée de la pièce. La Narratrice semble ainsi guider les gestes des danseurs comme s’ils n’étaient que des pantins. Pourtant, d’infinies variations viennent donner de la nuance à la relation mot/geste. Parfois l’une des deux figures devient un collectif, les mouvements étant répétés par l’ensemble du groupe comme si les individus avaient été clonés. Parfois la voix se fait plus tendre, plus en dialogue avec les danseurs.

La première partie du ballet met l’accent sur le dispositif : un plafonnier, dont la lumière vacille, la répétition des gestes dictés par la voix sur le fond sonore d’Owen Belton. Crystal Pite insère plusieurs duos ou solos, où l’on remarque notamment la présence puissante de . Il s’élance, avec , dans un morceau qui semble fait sur mesure, mêlant des mouvements de hip-hop au contemporain. Un autre duo remarquable est celui dansé par et , tout en nuance et tendresse, d’où jaillit pour la première fois peut-être l’humanité à travers l’émotion qui naît entre les deux êtres. La première partie se clôt, sans que l’on saisisse encore bien la cohérence du propos et le souffle qui habite la pièce. Un entracte, qui vient trop tôt, coupe un rythme qui ne semble pas encore installé.

Dans une ambiance très différente, la deuxième partie se présente comme une succession de tableaux chorégraphiés sur les Préludes de Chopin. Cette partie met davantage en valeur les individualités, avec des duos et trios. Certains sont de toute beauté, comme le duo dansé par et . Néanmoins, l’utilisation d’une musique romantique, utilisée à foison par tant de chorégraphes – on pense d’emblée à Neumeier et sa Dame aux Camélias -, et l’absence de transition avec la première partie, étonne. La cohérence d’ensemble de la pièce semble de plus en plus difficile à trouver.


Enfin, après un précipité, le rideau s’ouvre sur des plis d’or. Le dispositif de feuilles en aluminium dorées conçu par Jay Gower Taylor tranche radicalement avec l’atmosphère sombre des deux premières parties. La bascule dans le futurisme est totale. Surgissent d’étranges insectes aux pinces acérées, aux pattes pointues, aux casques effilés. Les corps des danseurs sont enserrés dans des combinaisons gris métallique. Les mouvements sont au départ rampants, puis les ensembles se mettent en place et l’on assiste à un ballet d’étranges créatures, à mi-chemin entre l’insecte et le robot. Comble de l’étrange, surgit un être à forme humaine, incarné par Takeru Coste, le corps et la tête recouverts de longs cheveux, qui rappellent les coiffes des danseurs de Sugimoto ou la pilosité du Chewbacca de Star Wars.

Assiste-t-on à l’émergence d’un monde où l’humain a disparu et où règnent les insectes ? Une catastrophe écologique a-t-elle eu raison de la société de consommation et de l’ère de individu ? Quel dommage que la volonté de créer du spectacle ne vienne à ce point dénaturer une création qui présente des points forts, à commencer par la qualité d’exécution des danseurs de l’Opéra. Si les corps sont bien là, le manque d’âme est frappant.

Crédits photographiques : © Julien Benhamou / Opéra national de Paris

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Paris. Opéra Garnier. 26-X-2019. Body and Soul. Création mondiale, ballet en 3 actes. Musique originale : Owen Belton. Musique additionnelle : Frédéric Chopin, Préludes. Chorégraphie et texte : Crystal Pite. Voix : Marina Hands. Scénographie : Jay Gower Taylor. Costumes : Nancy Bryant. Lumières : Tom Visser. Assistant de la chorégraphe : Eric Beauchesne, Jermaine Spivey. Avec les étoiles et le corps de ballet de l’Opéra national de Paris

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