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La liberté mozartienne selon Raphaël Pichon

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : ouvertures, récitatifs, airs, ensembles, canons, chansons, nocturnes et entractes extraits, entre autres, de Lo sposo deluso K. 430 ; Idomeneo, re di Creta K. 366 ; Thamos, König in Ägypten K. 345/336a ; L’oca del Cairo K. 422 ; Der Schauspieldirektor K. 486. Giovanni Paisiello (1740-1816) : sérénade « Saper bramate » extrait de « Il barbiere di Siviglia » R 1.64. Vicente Martín y Soler (1754-1806) : sextuor « O quanto un sì bel giubilo ! » extrait de « Una cosa rara, o sia Bellezza ed onestà ». Antonio Salieri (1750-1825) : deux extraits de « La scuola de’ gelosi ». Avec : Sabine Devieilhe, soprano ; Siobhan Stagg, soprano ; Serena Malfi, mezzo-soprano ; Linard Vrielink, ténor ; John Chest, baryton ; Nahuel di Pierro, basse. Chœur et orchestre Pygmalion, direction : Raphaël Pichon. 2 CD Harmonia Mundi. Enregistrés en l’Église Protestante Unie du Saint-Esprit à Paris en octobre 2018. Textes de présentation en français, anglais et allemand. Durée totale : 1:44:58

 

et l’ signent un disque mozartien réjouissant, mais vocalement imparfait.

Libertà!_Pichon_Harmonia MundiVoici que explore, et nous fait ainsi découvrir, l’œuvre du maître de Salzbourg dans une perspective différente de celle à laquelle nous nous sommes habitués : non seulement, il expose à la lumière du jour ses pages oubliées, mais également il en construit une sorte de drame imaginaire, à l’instar du projet d’Hervé Niquet, en y ajoutant trois extraits d’opéras de compositeurs ayant vécu à Vienne à la même époque : , et . Ces fragments-là sont importants dans la mesure où ils nous font réaliser à quel point certaines idées progressistes et nouvelles formes musicales sont déjà présentes dans les partitions des contemporains de Mozart. La plupart des œuvres données ici datent des années 1782-1786. Raphaël Pichon affirme : « En explorant les compositions de cette période – airs de concerts, nocturnes, canons, opéras inachevés –, j’ai découvert que de nombreuses pages évoquaient tel personnage ou telle situation de la trilogie Da Ponte/Mozart. L’idée s’est rapidement imposée de recréer chaque volet de cette trilogie en miniature, comme des sortes d’apéritifs musicaux ».

Pour ce qui est de , c’est le temps de recherche de moyens d’expression jusqu’alors inconnus, à savoir une tentative de se libérer de l’étroit corset des conventions régissant les principes de la musique classique. Il est un artiste de plus en plus indépendant, affranchi désormais, paraît-il, des tutelles de la prime jeunesse, surtout celles de son père (décédé en 1787) et du prince-archevêque de Salzbourg, Hieronymus von Colloredo-Mansfeld. Entrant dans les différents cercles philosophiques et artistiques de Vienne, et adhérant à la loge maçonnique en 1784, il s’affirme en tant qu’homme des Lumières. C’est aussi dans les années 1780 que s’intéresse plus vivement que jamais au théâtre. Son but est de trouver des livrets qui lui permettraient de transmettre, à travers les sons et les combinaisons harmoniques qui ne sont propres qu’à lui, toute une palette des expressions humaines. En quête de l’idéal dramatique et d’innovations scéniques, Mozart semble, comme le montrent ses lettres adressées aux librettistes, intransigeant, au point d’être prêt d’abandonner, probablement à cause de son perfectionnisme, quelques-uns de ses projets, et de laisser plusieurs opéras inachevés. Parmi eux, on trouve deux partitions dont les extraits sont abordés dans cet album : L’oca del Cairo K. 422 et Lo sposo deluso K. 430.

Sur le plan de l’interprétation, saluons d’abord Raphaël Pichon qui arrive à créer un climat théâtral convainquant en quelques mesures, voire quelques accords, et dont le geste révèle des traits de grandeur empreinte de pathos et d’un jeu subtil des ambiances, perceptible déjà dans les deux premières plages de cette parution : l’ouverture de Lo sposo deluso et le quatuor vocal Ah che ridere ! du même opéra. Et si le raffinement des timbres conjugué à des contrastes dynamiques clairement accentués rend cette prestation encore plus évocatrice, Pichon ne renonce pas à mettre en valeur le côté humoristique de ces pages, notamment par la légèreté de l’articulation, tout autant que des choix justes du tempo. Tout respire ici naturellement et donne l’impression d’une liberté des phrasés. Note par note, mesure par mesure, morceau par morceau, il réussit à nous transmettre une histoire « musicale » bourrée aussi bien de moments d’agitation que de « scènes » suaves et poétiques. Les formes variées – ouvertures, récitatifs, airs, ensembles, canons, chansons, nocturnes et entractes – résultent en un récit captivant et cohérent dans sa dramaturgie interne, rehaussé par l’expressivité et le sens du panache de la direction de Raphaël Pichon.

Pour le plateau des solistes, nous avons affaire aux typologies vocales les plus courantes dans ce genre d’ouvrage chez Mozart : un soprano léger (), un soprano lyrique (), un mezzo-soprano léger (), un ténor de grâce (Linard Vrielink), un baryton lyrique () et une basse bouffe (). Toutes ces voix ne sont pourtant pas pleinement appréciables. Nos réserves concernent, en particulier, Linard Vrielink qui manque de profondeur dans le grave, et dont le vibrato est parfois trop marqué. Pour les autres solistes, nous ne sommes pas saisis par les aigus dans les forte de . Elle manifeste par instants (par exemple, dans Bella mia fiamma K. 528) une sorte de serrement de la gorge se traduisant par un timbre peu agréable, avec des phrasés quelquefois artificiels. En revanche, le soprano de est charmant dans toute son étendue, et la basse de , déjà évoquée dans nos colonnes, est onctueuse et agile. Il s’agit d’un jeune artiste dont les prochaines réalisations scéniques et discographiques ne devraient pas échapper à notre attention, et dont la voix devrait encore gagner en ampleur avec le temps.

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : ouvertures, récitatifs, airs, ensembles, canons, chansons, nocturnes et entractes extraits, entre autres, de Lo sposo deluso K. 430 ; Idomeneo, re di Creta K. 366 ; Thamos, König in Ägypten K. 345/336a ; L’oca del Cairo K. 422 ; Der Schauspieldirektor K. 486. Giovanni Paisiello (1740-1816) : sérénade « Saper bramate » extrait de « Il barbiere di Siviglia » R 1.64. Vicente Martín y Soler (1754-1806) : sextuor « O quanto un sì bel giubilo ! » extrait de « Una cosa rara, o sia Bellezza ed onestà ». Antonio Salieri (1750-1825) : deux extraits de « La scuola de’ gelosi ». Avec : Sabine Devieilhe, soprano ; Siobhan Stagg, soprano ; Serena Malfi, mezzo-soprano ; Linard Vrielink, ténor ; John Chest, baryton ; Nahuel di Pierro, basse. Chœur et orchestre Pygmalion, direction : Raphaël Pichon. 2 CD Harmonia Mundi. Enregistrés en l’Église Protestante Unie du Saint-Esprit à Paris en octobre 2018. Textes de présentation en français, anglais et allemand. Durée totale : 1:44:58

 
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