La Scène, Opéra, Opéras

A Rome, Idomeneo par Robert Carsen et dirigé par Michele Mariotti

Plus de détails

Rome. Teatro Costanzi. 8-XI-2019. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Idomeneo, opéra en trois actes sur un livret de Giambattista Varesco. Version de 1786. Mise en scène : Robert Carsen et Luis Carvalho. Costumes : Luis Carvalho. Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet. Mouvements : Marco Berriel. Vidéo : Will Duke. Avec : Charles Workman, Idomeneo ; Joel Prieto, Idamante ; Rosa Feola, Ilia ; Miah Persson, Elettra ; Oliver Johnston, Grand prêtre ; Alessandro Luciano, Arbace ; Andrii Ganchuk, la voix. Chœur de l’Opéra de Rome (chef de chœur : Roberto Gabbiani). Orchestre de l’Opéra de Rome, direction : Michele Mariotti

Au Théâtre Costanzi, l’Idomeneo re di Creta de , revient à Rome dirigé par dans la mise en scène de , plus de trente ans après le spectacle légendaire réalisé par et dirigé par Luciano Damiani.

Idomemeo_Anett Fritsch (Ilia), David Portillo (Idamante)_ph Javier del Real - Teatro Real 2019 MD_1643
Un ciel de plomb et une mer livide projetés sur un écran tout au long de la scène, une plage noire et une barrière en fer à laquelle s’accroche la masse de Troyens, prisonniers immobiles, figés dans leurs vêtements de fortune, et désespérés comme les migrants qui débarquent sur nos côtes et qui apparaissent en chair et en os en tant que figurants, choisis parmi les réfugiés de la Communauté de Sant’Egidio au nom d’un programme d’insertion sociale. Depuis les premières notes de l’Ouverture, tout porte à croire que cette fois encore, cette édition romaine coproduite avec le Teatro Real de Madrid et la Canadian Opera Company de Toronto restera dans les annales.

Pour diriger ce premier chef-d’œuvre de Mozart, inspiré de la tragédie de Crébillon et composé pour l’électeur Carl Theodor de Bavière par un génie de vingt-quatre ans en voie d’émancipation du père tyran et de l’archevêque Colloredo, on a invité l’un des plus talentueux parmi  les jeunes chefs d’orchestre. Spécialiste de Rossini et du belcanto, Premio Abbiati 2016, pour son début romain Michele Mariotti, qui a déjà dirigé l’Idomeneo en 2010, est reparti de zéro. Travaillant sur les détails et sur la construction du son avec l’orchestre de l’Opéra de Rome, il a creusé dans la variété infinie de timbres du contrepoint conçus par Mozart. Il a restitué le flux continu et l’intensité émotionnelle d’un chef-d’œuvre puissant et prédictif, renforçant les accompagnements parfois syncopés, parfois pleurants, souvent tranchants, à travers une lecture mobile, inquiète, agitée comme les eaux de la mer, qui correspond aux rapports tragiques entre vainqueurs et vaincus, où des moments de douceur alternent avec des moments de violence. « La présence de la mer englobe tout, car la mer est toujours en mouvement, elle unit et divise, accueille et s’éloigne », explique Mariotti dont l’interprétation converge parfaitement avec celle de .

Idomeneo_ph Javier del Real-Teatro Real 2019_2361 MD
Au printemps, le metteur en scène canadien avait présenté à l’Opéra de Rome Orfeo ed Euridice de Gluck avec une installation d’une extrême pureté fondée sur une économie absolue de moyens. Aujourd’hui, pour cette œuvre révolutionnaire qui modifie au nom de la réforme de Gluck la forme du théâtre musical, il obéit au même critère, insistant toutefois sur un message contemporain qui sans déformer l’original en révèle le potentiel. Carsen souligne donc l’affrontement des générations par le drame psychologique opposant un père à son fils.

D’un côté, le vieux roi de Crète Idomeneo (superbement interprété par le ténor ), le grand général qui rentre chez lui après dix années de guerre, se sauvant du naufrage après avoir juré de sacrifier au dieu Neptune le premier qu’il rencontre. De l’autre, son fils Idamante joué par le magnifique ténor (cette production suit l’édition de Vienne 1786, au lieu de l’édition originale de Munich, écrite pour la voix de soprano du jeune castrat Vincenzo Del Prato), héritier du trône et victime désignée. Pacifiste, il est amoureux d’Ilia  la fille de Priam (une poignante ), l’ennemie des Grecs prisonnière des Crétois. D’où la tension inexorable d’un opéra tragique au dénouement heureux, dirigé d’une manière haletante, où les couleurs du ciel et de la mer (grâce aux  lumières de ) changent imperceptiblement comme les séquences d’une vidéo de , d’après les mouvements incessants de l’âme. L’incertitude d’Ilia, l’ennemie libérée mais prisonnière de l’amour, prête à se sacrifier à la place de l’aimé, le pacifisme raisonnable d’Arbace (un Alessandro Luciano convaincant), la fureur névrotique d’Elettra (un non-inoubliable), la fille guerrière d’Agamemnon, éperdument amoureuse d’Idamante, à qui elle réserve ses flèches « Tutta  la Grecia oltraggi e tu proteggi il nemico « . Et enfin la défaite d’Idomeneo, qui peine pour le sacrifice de son fils, hésite face à la fermeté d’Ilia, se plie au verdict divin comme Abraham prêt à sacrifier Isaac ou Jephté prêt à sacrifier sa fille Masfra, et arrête sa main par l’intervention du deus ex machina Nettuno, qui en décrète l’abdication en faveur de son fils, avec quelque petite incongruité sur le triomphe de la raison, qui pour un souverain éclairé de Bavière  coïnciderait avec la religion catholique….

Mais en 2019, comme le note le Maestro Mariotti, ce n’est que la lecture du réalisateur qui commande l’interprétation d’un opéra traditionnel, c’est elle qui impose la pensée d’une mise en scène et qui inspire le sens et la grammaire d’une nouvelle production théâtrale. L’essentiel, c’est d’éviter de trahir la vérité de la musique et de négliger l’intention du compositeur. Mais lorsque la relecture actuelle d’un chef-d’œuvre du passé réussit à révéler le sens qui nous le rend encore, et si cruellement, proche de nous, la magie s’accomplit, et le classique renaît sous les meilleurs auspices. Tel est le cas de cet Idomeneo de Mozart relu par Robert Carsen et .

Crédits photographiques : © Javier del Real

Plus de détails

Rome. Teatro Costanzi. 8-XI-2019. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Idomeneo, opéra en trois actes sur un livret de Giambattista Varesco. Version de 1786. Mise en scène : Robert Carsen et Luis Carvalho. Costumes : Luis Carvalho. Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet. Mouvements : Marco Berriel. Vidéo : Will Duke. Avec : Charles Workman, Idomeneo ; Joel Prieto, Idamante ; Rosa Feola, Ilia ; Miah Persson, Elettra ; Oliver Johnston, Grand prêtre ; Alessandro Luciano, Arbace ; Andrii Ganchuk, la voix. Chœur de l’Opéra de Rome (chef de chœur : Roberto Gabbiani). Orchestre de l’Opéra de Rome, direction : Michele Mariotti

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.