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Don Carlos à Stuttgart ou Désastre à la cour d’Espagne

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Stuttgart. Opernhaus. 10-XI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes sur un livret de Joseph Méry et Camille du Locle d’après Schiller. Mise en scène : Lotte de Beer ; décors et costumes : Christof Hetzer. Avec : Goran Jurić, Philippe II ; Massimo Giordano, Don Carlos ; Björn Bürger, Posa ; Falk Struckmann ,Grand inquisiteur ; Michael Nagl, Un moine ; Olga Busuioc, Élisabeth de Valois ; Ksenia Dudnikova, Princesse Eboli ; Carina Schmieger, Thibault. Chœur de l’Opéra de Stuttgart ; Orchestre national de Stuttgart ; direction : Cornelius Meister

Heureusement que est là pour diriger un Verdi chaleureux et exigeant : la mise en scène de est pire qu’illustrative.

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Encore n’est-il pas sans reproche : jouer Don Carlos en français est une bonne idée ; le faire dans la version traduite de celle de Modène (1886), où ce qui fait la force du Don Carlos parisien de 1867 a disparu, n’en est pas une ; le faire avec des chanteurs aussi peu capables de chanter en français est franchement incompréhensible. Ce n’est pas seulement qu’on ne comprend qu’un mot sur deux : un chanteur en guerre contre le texte est toujours amené à sacrifier ligne mélodique et rythme pour se tirer d’affaire.

Le problème central de la soirée, cependant, c’est la mise en scène, aussi indigente en idées qu’inhabile à réaliser ce qu’elle entreprend. Prenons-en un exemple parmi d’autres : lorsque la malheureuse comtesse d’Arenberg se fait renvoyer, Verdi et ses librettistes ont prévu une scène glaçante, qui montre admirablement la brutalité et l’arbitraire des relations de pouvoir. Que fait ? Elle invente une scène de grand-guignol où deux gardes brutalisent la malheureuse (qui se trouve n’être autre que Thibault, le page du premier acte, soit dit en passant). Des pendus descendent des cintres pendant la scène de l’Inquisiteur pour ceux qui n’auraient pas écouté les trois actes précédents. Sa mise en scène du Trittico à Munich n’allait pas plus loin qu’une plate illustration des trois histoires, dans un décor qui sentait le concept sans qu’on puisse dire de quel concept il pouvait s’agir ; ici, c’est pire encore. Le spectacle est, si on veut, esthétique : la cour toute vêtue de blanc s’oppose à une scène uniformément noire, avec des effets de lumière ou de fumigène pour varier un peu le tout.

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C’est tout ? C’est tout, à part un paravent qui fait régulièrement le tour de la scène : tantôt en fond de scène pour délimiter l’espace, tantôt en front de scène pour restreindre l’espace en vue des scènes intimes. La direction d’acteurs laisse souvent les chanteurs aux gestes et poses les plus stéréotypés, quand elle ne leur fait pas multiplier les grands gestes qui sonnent faux. L’Opéra de Stuttgart est depuis près de trente ans un des lieux où s’invente le théâtre lyrique moderne ; ce spectacle indigent, espérons-le, n’est qu’un accident de parcours.

La distribution ne vient qu’en partie consoler de cette platitude scénique. tente de chanter en français le Don Carlo italien : faute de style. Goran Jurić  n’est pas à la hauteur en Philippe, avec sa voix pauvre en nuances et une brutalité qui va bien avec la mise en scène, mais pas avec la partition. Ksenya Dudnikova, elle, est malade ; une annonce en informe le public, on peut difficilement l’ignorer, mais le résultat reste efficace. La plus belle voix de la soirée, parfaitement en adéquation avec son rôle, est celle d’, membre de la troupe depuis une saison. Faute de maîtriser le français, elle choisit souvent d’abandonner le texte pour sauver les notes, ce qui est toujours mieux que l’inverse, et son air du dernier acte est un rêve. en Posa chante un français un peu plus correct, mais lui aussi parvient à tirer son épingle du jeu : avec le charmant Thibault de Carina Schmieger, cela fait trois voix fortes à la hauteur de la direction de Cornelius Meister, sombre, passionnée en même temps que précise et attentive aux grands équilibres. C’est déjà bien, mais avouons-le : pour une pareille soirée, le compte n’y est pas.

Crédits photographiques © Matthias Baus

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Stuttgart. Opernhaus. 10-XI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Don Carlos, opéra en cinq actes sur un livret de Joseph Méry et Camille du Locle d’après Schiller. Mise en scène : Lotte de Beer ; décors et costumes : Christof Hetzer. Avec : Goran Jurić, Philippe II ; Massimo Giordano, Don Carlos ; Björn Bürger, Posa ; Falk Struckmann ,Grand inquisiteur ; Michael Nagl, Un moine ; Olga Busuioc, Élisabeth de Valois ; Ksenia Dudnikova, Princesse Eboli ; Carina Schmieger, Thibault. Chœur de l’Opéra de Stuttgart ; Orchestre national de Stuttgart ; direction : Cornelius Meister

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