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Confirmation magistrale de Mihhail Gerts dans Mahler et Chostakovitch

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 15-XI-2019. Gustav Mahler (1860-1911) : Quatuor avec piano ; Totenfeier, poème symphonique ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Suite sur des poèmes de Michel-Ange. Alexandre Kantorow, piano. Juan Fermin Ciriaco, violon. Daniel Vagner, alto. Nicolas Saint-Yves, violoncelle. Matthias Goerne, baryton. Orchestre Philharmonique de Radio-France, direction : Mihhail Gerts

Un casting prestigieux, la présence au pupitre du jeune et prometteur chef estonien , en remplacement de Mikko Franck souffrant, et la rareté des œuvres présentées ne sont pas les moindres attraits de ce concert.

Mihhail_Gerts_2017_credit_MinhailGerts
Comme à son habitude, le Philhar mixe les genres musicaux dans un programme original associant une œuvre de musique de chambre, le Quatuor avec piano de , une œuvre symphonique, la Totenfeier du même Mahler, et une œuvre vocale, la Suite sur des poèmes de Michel-Ange de Chostakovitch, avec le baryton en soliste.

Anecdotique, le Quatuor pour piano ouvre le concert. Composé en 1876, à l’âge de 16 ans, alors que Mahler était encore étudiant au Conservatoire de Vienne, il se compose d’un mouvement unique, le seul retrouvé dans les archives du compositeur, avec quelques mesures fragmentaires d’un hypothétique Scherzo. Déployant ses couleurs automnales dans une lumière crépusculaire d’allure très brahmsienne, il associe élégie et héroïsme, virulence et méditation, dans une alliance encore très romantique rappelant un lied sans parole. au piano, Juan Firmin Ciriaco au violon, Daniel Vagner à l’alto et Nicolas Saint-Yves au violoncelle nous en donnent une lecture très poétique, chargée d’émotion et parfaitement en place.

La Totenfeier, poème symphonique (1888) qui deviendra quelques années plus tard, en 1894, le premier mouvement de la Symphonie n° 2 « Résurrection » de Mahler, voit ensuite l’entrée en lice du jeune chef estonien, , remplaçant au pied levé Mikko Franck au pupitre. C’est déjà face à l’ que Mihhail Gerts fut révélé en 2014 en remportant le fameux concours Evgeny Svetlanov de direction d’orchestre, à Paris. Menant depuis une double carrière de chef lyrique (Opéra National d’Estonie) et de chef symphonique, il s’est déjà produit avec des phalanges réputées comme le Philharmonique de Radio France, bien sûr, mais également l’Orchestre National des Pays de Loire, l’Orchestre National de Lille et nombre de formations étrangères comme l’Orchestre national philharmonique de Russie (entendu à La Chauds-de-Fonds en 2018, une révélation), la NHK…

Dès les premières mesures, l’attaque cinglante des contrebasses traduit l’adhésion totale des musiciens de l’orchestre à la gestique ample, souple, gracieuse et précise de Mihhail Gerts qui nous livre une interprétation d’une rare éloquence, parcourant tous les champs sonores pour en extraire l’expressivité envoûtante, exaltant la magie des timbres, affrontant sans réserve les contrastes, magnifiant les contrechants par la clarté de la texture, approfondissant le discours par l’habileté des transitions et la subtilité des nuances, par la dynamique tendue et par une  maîtrise savamment dosée des crescendos. La Totenfeier devient, alors, une véritable fête orchestrale qui séduit et terrifie tout à la fois dans une justesse de ton digne des plus grands mahlériens, oscillant entre la violence tragique d’un rituel funèbre et la plainte poignante d’une prière.

La seconde partie de concert est ensuite consacrée à la Suite sur des poèmes de Michel-Ange de donnant l’occasion au jeune chef de faire montre de ses qualités de chef lyrique (remarquées cette année dans le rare Dante de Benjamin Godard à Saint-Étienne). A la fois démiurge dont la sculpture empoigne la matière brute et esthète animé par l’amour de l’art jusqu’à la douleur, la figure de Janus de Michel-Ange inspira nombre de compositeurs. Si Britten en célébra toute la sensualité dans ses Seven Sonnets of Michelangelo (dédiés par le sculpteur au jeune patricien Tommaso Cavalieri dont il était amoureux), Chostakovitch choisit, a contrario, d’en exalter toute la force dans une figure de dissident plus conforme à son vécu personnel sous la dictature stalinienne. Onze poèmes constituent cette Suite, onze sonnets dans lesquels il retrouve son propre écho fait de désillusion, d’ascétisme, d’angoisse, mais aussi de colère et de mort acceptée… Créée en décembre 1974 à l’occasion du 500e anniversaire de la mort du sculpteur, cette Suite précédera de quelques mois la mort du compositeur renforçant son aspect tragique et prémonitoire… Lyrisme, tragédie et drame, voilà bien les trois piliers de l’interprétation de portée par l’humanité bouleversante et le legato de son baryton si particulier. Sur une orchestration dépouillée, dans un climat chambriste parfaitement équilibré, souvent a cappella, la voix de y déploie toutes ses couleurs, de la confidence à la fureur, de la fragilité de ses pianos à la véhémence de ses forte, dans un chant très nuancé s’accordant magnifiquement aux timbres rutilants du Philhar…Une symbiose totale pour un grand moment de musique  apportant  à Mihhail Gerts , ovationné par le public et les musiciens, une confirmation magistrale ! Un jeune chef à suivre…

Crédits photographiques : Mihhail Gerts © Site web officiel de Minhail Gerts

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 15-XI-2019. Gustav Mahler (1860-1911) : Quatuor avec piano ; Totenfeier, poème symphonique ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Suite sur des poèmes de Michel-Ange. Alexandre Kantorow, piano. Juan Fermin Ciriaco, violon. Daniel Vagner, alto. Nicolas Saint-Yves, violoncelle. Matthias Goerne, baryton. Orchestre Philharmonique de Radio-France, direction : Mihhail Gerts

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