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Stupéfiant Pierre Henry : Venise vaut bien une Messe

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Paris. Philharmonie, Cité de la Musique. 20-XI-2019. Pierre Henry (1927-2017) : Carnet de Venise ; Messe pour le temps présent ; Grand Remix de la Messe pour le temps présent. Étudiants de l’École supérieure du Centre national de danse contemporaine d’Angers ; Maurice Béjart, chorégraphe des jerks ; Hervé Robbe, chorégraphe du Grand Remix ; Thierry Balasse, direction sonore

recycle Monteverdi dans un troublant mixage, onirique et fascinant, sur fond de ses enregistrements en promenade dans Venise. Avec la Messe pour le temps présent et son Grand Remix, la jeunesse de la fin des années soixante rencontre celle d’aujourd’hui et renouvelle Béjart.

Maurice-Bejart-et-Pierre Henry
Carnet de Venise, Promenade dans Venise en compagnie de Monteverdi
… Titre prometteur et suggestif, si loin de l’univers musical qu’on associe à la grande référence française de la musique électro-acoustique, à la fois si savant et devenu si populaire, notamment par les jerks de sa Messe pour le temps présent. Une cinquantaine de haut-parleurs sont disposés comme un paysage dans une grandiose symétrie, éclairés alternativement les uns ou les autres, tel un son et lumière, qui peut prêter à sourire quand il offre les balancements des cloches et les reflets des canaux, comme s’il fallait distraire l’auditeur, face à cette scène sans être humain… Il est vrai que, plongé dans cet extraordinaire mixage de sons enregistrés dans Venise et d’extraits d’œuvres chantées de Monteverdi, étirés, mélangés, transformés, on part progressivement vers une perte de la réalité, un état semi-onirique, drogué par cette masse sonore qui touche des ondes particulières dans le fonctionnement du cerveau.

On identifie des sons vénitiens, cloches, voix, moteurs ou sirènes des vaporettos, clapotis des canaux… Mais, loin d’un documentaire sonore sur Venise, l’œuvre déploie une trame complexe, en mélangeant, en retravaillant, en répétant en écho tous ces sons, avec une profondeur acoustique stupéfiante, créant le sentiment d’une angoissante hyper-audition. Les voix chantant Monteverdi, déjà fascinantes et tournoyantes dans leur état d’origine, sont rendues étranges par leur transformation, leurs effets de ralenti, qui font perdre la notion du temps et accentuent le trouble. Parfois, des grincements géants mais jamais douloureux à l’oreille, ou des échos répétitifs, recréent un monde sonore de machines, antithèse de la promenade vénitienne. Avec cette traversée dans l’espace, mais un espace sonore où la durée remplace la distance, revient à son inspiration du voyage vers la mort : Livre des morts tibétain en 1960, puis Livre des morts égyptien à la fin des années quatre-vingts. Mais pas de romantisme nostalgique, pas de Mort à Venise, ni autres références à ces univers poétiques associés à la Sérénissime, plutôt la dissolution du temps par le télescopage d’un paysage sonore sans fin et d’une musique issue d’un autre siècle.

Évidemment, avec les jerks de la Messe pour le temps présent, c’est la vie qui l’emporte, adolescente, pulsionnelle, érotique, mais pleine d’humour : Pierre Henry et , ont réussi à transcender un style discothèque daté pour créer une œuvre qui n’a pas pris une ride. Certes, les corps des danseurs ont changé : la plastique athlétique et normative issue de la danse classique, les corps très homogènes vus dans la Cour d’honneur du Palais des papes à Avignon en 1967 et 1968, sont remplacés par la diversité physique des jeunes danseurs et danseuses du Centre national d’Angers. Tous excellents, ils n’en explosent que de façon encore plus spectaculaire dans ces mouvements collectifs, toujours surprenants, et ces jeux de bras ou de corps si inventifs.

Avec le Grand Remix sur la Messe, Pierre Henry retravaille profondément son œuvre et l’esprit de la pièce change, sans perdre sa dynamique frénétique, mais probablement en s’épaississant de tout ce qui n’a pas été tenu, ou qui s’est dévoyé, dans les promesses de la fin des années soixante, sans pourtant renoncer à leurs saveurs et à leur énergie. Le « T-shirt, jean, basket » des danseurs, uniforme devenu intemporel, bascule soudain vers nos dernières décennies, avec un simple sweat noir à capuche, qui raconte beaucoup, mais avec une mobilité qui évite les stéréotypes, tête couverte ou cheveux au vent, ou encore porté en écharpe. La remarquable chorégraphie d’Hervé Robbe, héritage modernisé de Béjart, est souvent plus sombre, mais pas moins vivante, et les jeunes danseurs nous emportent dans leur énergie qui paraît sans limite.

Crédits photographiques : © DR / Philharmonie de Paris

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