Artistes, Compositeurs, Portraits

Augustin Braud, jeune compositeur français d’aujourd’hui

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Créations souvent confidentielles, univers élitiste peu représenté dans les cursus des conservatoires et bien trop absent des programmes de l’éducation musicale dans les écoles… Difficile pour un spectateur lambda de percevoir les nouveaux langages de la musique et de la danse contemporaines ainsi que ses nouveaux acteurs. Quels sont aujourd’hui les jeunes compositeurs et chorégraphes de notre pays qui vont nourrir la création musicale et chorégraphique de demain ? ResMusica propose une série de portraits de cette nouvelle génération de compositeurs et chorégraphes français qui, portés par une ferveur créatrice, ont encore tout à démontrer. Pour accéder au dossier complet : Jeunes compositeurs et chorégraphes français d’aujourd’hui

 

Né à Poitiers en 1994, Augustin Braud étudie la batterie et joue dans des groupes de rock avant de se découvrir une vocation pour la composition. Au terme de ses études musicales, rapidement repéré, il reçoit de nombreuses commandes de la part d’ensembles et d’interprètes renommés. Il mène aujourd’hui de front cette jeune carrière de compositeur et une thèse de doctorat en musicologie à l’Université de Poitiers.

Photo été 2018 (c° Hugo Lavesque)
C’est en 2006 que le compositeur fait ses premiers essais d’écriture, structurant des improvisations à la batterie en y ajoutant des instruments. Adolescent, il écrit également pour ses différents groupes de rock, ainsi que des petites pièces pour piano et instruments de musique de chambre. Rapidement, il se rend compte qu’il lui est plus facile d’imaginer la musique que de la jouer, et qu’il n’aurait jamais été plus « qu’un interprète moyen voire correct » dit-il lui-même. Le monde de l’écriture lui paraissait surtout, et aujourd’hui encore, beaucoup plus ludique.

Une « intime conviction »

Augustin Braud se plonge en autodidacte dans la lecture du Guide de la musique symphonique de François-René Tranchefort (Fayard) et dévore le Traité de l’orchestration de Charles Koechlin, achetés en brocante. Plusieurs expériences esthétiques façonnent son oreille et aiguisent sa curiosité, à commencer par le choc de la Turangalîla-Symphonie de Messiaen, entendue un dimanche soir à la télévision vers l’âge de douze ans, qui l’amène à la découverte des œuvres de Boulez, Ligeti, Schoenberg et Webern. Il est également « subjugué par les orchestres telluriques de Mahler et Bruckner ». C’est au cours de cette prospection intense que son père décède, en 2008. Le compositeur perd sa mère deux ans plus tard. Au terme d’une période d’introspection, alors qu’il débute des études scientifiques, il ressent l’« intime conviction » qu’il ne pourra « pas faire autrement que de [se] consacrer à la musique et à la composition à plein temps ». C’est ainsi qu’il intègre le département de musicologie ainsi que la classe de composition de Jean-Luc Defontaine à Poitiers en 2013, avec quelques pièces pour piano en poche et l’envie de travailler sur de plus grands formats. La fac lui permettait alors d’acquérir une culture musicale complète qui lui faisait défaut à l’époque. Venant plutôt des musiques actuelles et expérimentales, il était à l’aise concernant le répertoire du milieu du XIXᵉ siècle à nos jours, mais ressentait le besoin de s’ouvrir aux musiques écrites plus anciennes ainsi qu’à une approche analytique méthodique.

Formation, filiations

De cette époque datent ses premières compositions inscrites au catalogue, dont Anach (2015) pour violon solo (pour Jeanne-Marie Conquer) et Dunker Fluss (2016) pour ensemble de quatorze musiciens. Augustin Braud participe à l’académie Manifeste à l’Ircam en 2015, où il rencontre de nombreux interprètes et suit les cours d’Ivan Fedele, Michaël Levinas, Yann Maresz et Michael Jarrell. Ce dernier lui procure de précieux conseils concernant l’orchestration. L’académie COMPOLAB de l’ensemble Ars Nova lui permet ensuite de travailler avec Martin Matalon, et il rencontre Yann Robin dans le cadre d’un travail universitaire. Les liens avec ces deux compositeurs deviennent vite amicaux. Néanmoins, sa filiation esthétique se trouve ailleurs : Heinz Holliger et Liza Lim, James Dillon, Brice Pauset. Également des compositeurs de musique électronique, notamment Benjamin Wynn (a.k.a Deru) ou les plus récentes productions de Ryūichi Sakamoto (notamment son dernier album, async), pour leur travail minutieux sur le timbre et les textures granuleuses qu’ils emploient parfois.

Passionné du son

Le jeune compositeur est en effet très attentif aux textures sonores, exigence qu’il applique au cœur d’une activité régulière d’ingénieur du son au service de différentes esthétiques, incluant le jazz et le rock. Dès qu’il a eu un ordinateur personnel, il s’est formé à la MAO, pour compléter son activité de compositeur, en travaillant en home studio, chez lui ou chez des collègues, et pour des enregistrements studios. Il a ainsi enregistré des projets d’amis ainsi que des projets personnels, dans des styles très variés, allant du death metal à la musique contemporaine. Le fait d’avoir énormément enregistré et édité, l’a rendu très sensible à la qualité des captations et des performances ; il regrette d’ailleurs le fait que « certains enregistrements de musique contemporaine soient présentés au disque alors que leur qualité est mauvaise, avec des bruits parasites ou des problèmes d’équalisation, contrairement à la musique actuelle qui est enregistrée avec le plus grand soin et qui fait appel à des procédés d’édition novateurs ».

Jean-François Tourniquet, avec Ensemble Musica Nigella
Cependant, outre pour Terres proches, une œuvre tirant vers le free jazz et le minimalisme composée en 2019 en collaboration avec le musicien électronique Willy Ganne (Gardien d’Éther), Augustin Braud ne s’est encore jamais orienté vers l’électroacoustique et l’informatique musicale et n’a pour l’instant pas encore utilisé l’électronique, redoutant les difficultés de reprise de ces œuvres, mais aussi n’ayant pas encore eu l’occasion de travailler avec un RIM (réalisateur en informatique musicale), préférant faire appel à un expert en la matière lors d’un tel travail. Il a néanmoins quelques projets en ce sens et pense concrétiser certaines idées dans les années à venir.

Son intérêt pour le travail du son le rend également sensible à la musique spectrale. Il fait ainsi souvent appel à des spectres et à des transformations graduelles dans sa manière de construire ses harmonies. Néanmoins, comme il le souligne « mes processus formels sont bien plus brisés et je n’ai pas encore résolu les équations qui me permettront d’écrire des œuvres aussi étendues dans le temps que celles de Dufourt par exemple ». Inconditionnel de Dufourt et Grisey surtout, il a une tendresse toute particulière pour L’Icône paradoxale, l’une de ses œuvres favorites.

« Les choses se font souvent assez naturellement »

C’est à partir de 2016 qu’Augustin Braud reçoit ses premières commandes, qui se succèdent depuis de manière régulière. Contactant des ensembles et musiciens établis en leur proposant des projets, les choses se font assez naturellement, il fait face à une très grande bienveillance, même dans les cas où les collaborations ne se sont finalement pas établies. Beaucoup de projets se construisent avec des partenaires de long terme, pour cela il est bien assisté par son éditeur, les Éditions de l’Artchipel : Ensemble Ars Nova, Ensemble Alternance, Ensemble Zellig, Musik der Jahrhunderte, Klangforum Wien, Neue Vocalsolisten…

Augustin Braud a écrit en outre pour les interprètes Jeanne-Marie Conquer et Nicolas Crosse (de l’Ensemble Intercontemporain), Louis Siracusa, Takenori Nemoto, et de nombreux ensembles : l’Orchestre Philarmonique de Radio France, L’Instant Donné, Proxima Centauri, l’Ensemble Alternance, l’Ensemble Erasme, le Quatuor Kaliste, le Chamber Cartel, le Nebula Ensemble, l’Ensemble C barré et l’Orchestre de chambre Nouvelle-Aquitaine, où il a été un an en résidence pour la saison 2017-2018. Il a pu y composer Ibur Neshamot, en synergie avec les musiciens, et a eu l’opportunité de participer à des actions de médiation en compagnie de lycéens et collégiens, en travaillant sur les modes de jeu et l’improvisation.

Un compositeur du timbre et du processus

Augustin Braud tire ses inspirations d’un large panel, depuis de simples moments de vie, un repas entre amis, l’odeur du café dans son appartement, jusqu’à la Kabbale (Golem, Ibur Neshamot et …repêcher les étincelles de sens négligées…) et les arts plastiques (les œuvres d’Anselm Kiefer lui inspirent ses procédés de longues transformations des matières sonores, celles de Cy Twonbly et de Zao Wou-ki lui insufflent des idées sur le geste musical et la recherche de limpidité).

Il applique aux timbres des traitements d’une très grande finesse. Dans ses pièces chambristes comme orchestrales, tous les instruments semblent considérés comme des solistes, ce qui donne une grande indépendance des sons et des textures, tout en fourmillements, fondées sur le contrepoint plutôt que sur des effets de masse : « Il est primordial pour moi d’exploiter chaque instrument présent dans la formation dans toutes ses capacités ; je préfère éluder complètement un instrument plutôt que de lui faire jouer trois notes en quinze minutes. Je recherche avant tout l’expressivité et l’intensité, qui passent pour moi par une tension physique, et donc par l’alternance de modes de jeu inhabituels avec la sonorité plus typique de l’instrument. » En ce sens, j’ai beaucoup de plaisir à imaginer chaque phrasé comme une facette d’une même identité, tour-à-tour archaïque et brute ou au contraire très définie et scintillante, comme c’est le cas dans les parties solistes de mes concertos GOLEM (contrebasse et cinq musiciens, 2017, rév. 2018-2019) et Dans les pas de la main (pour percussion solo et ensemble, 2018). Je suis fasciné par le contrepoint, et je prends un grand plaisir à le contrôler lors de la phase d’écriture, notamment par l’usage de tempi très lents incluant des rythmes complexes qui ne doivent pas être interprétés de manière métronomiques (sauf si cela est précisé), mais au contraire créer un espace d’incertitude qui laissera chaque note prendre sa place entre les autres. Cela m’offre à la fois plus de précision et de gestion dans mon écriture et dans les textures qui en résultent, mais aussi dans l’expressivité que les musiciens vont y apporter. »

Le choix de ces tempi associés à des nuances assez faibles lui permet d’assurer la constance du flux et le contrôle du timbre. Le compositeur n’est pas intéressé par les transitions abruptes et souhaite laisser aux interprètes la liberté de se mouvoir dans ces temporalités étirées. Parmi ses œuvres les plus significatives, on trouve Ibur Neshamot (2017, in memoriam Etienne Bache) : la pièce dont il « rêvait » depuis qu’il a commencé à composer de la musique classique contemporaine. L’Orchestre de chambre Nouvelle-Aquitaine lui a permis d’appliquer des idées imaginées depuis longtemps, notamment en termes d’orchestration et de spatialisation. C’est une pièce qui lui tient à cœur et dans laquelle il s’est particulièrement investi, puisqu’elle est dédiée à un ami très proche décédé il y a sept ans.

Compositeur doctorant

Depuis 2018, le compositeur est inscrit en doctorat de musicologie. Cette activité nourrit son travail artistique, car étudier les œuvres des autres l’incite à s’éloigner de sa propre musique, lui permettant de « ne jamais stagner et d’ouvrir [ses] partitions avec une véritable fraîcheur après avoir travaillé sur [sa] thèse ou sur des articles et communications ». Son sujet de recherche est axé sur l’Interdépendance du corps et du contrôle du timbre dans la musique du XXIe siècle, proposant une comparaison de la vision du timbre de deux « écoles » de compositeurs, celle des saturationnistes français (Robin, Cendo, Bedrossian) avec celle des compositeurs américains plutôt héritiers de la New Complexity (Cassidy, McCormack) ; tous utilisent des sons saturés générés par l’excès de certains paramètres, retranscrits grâce à l’énergie déployée par le corps de l’instrumentiste, le tout catalysé à travers la notation. Il travaille de manière analytique, à partir de partitions, en complétant ces études comparées par des captations de mouvements à l’aide d’un laboratoire de biomécanique.

Aujourd’hui, Augustin Braud ne joue plus de batterie, mais il s’enregistre parfois à la guitare électrique, seul ou avec des amis, par pur plaisir. À l’image des compositeurs d’aujourd’hui, il conserve en effet une oreille grande ouverte sur des esthétiques musicales très variées et écoute autant de la musique écrite que de la musique actuelle. Sur sa platine on peut trouver Jonny Nash – Make a Wilderness, Joe Farrell – Outback, Flavien Berger – Contre-temps, Nick Johnston – Wide eyes in the dark (fournis par le disquaire Plexus Records à Poitiers). « La musique ambient m’influence beaucoup pour le rapport au temps qu’elle instaure, et les chorus que l’on peut trouver dans le jazz ou dans le rock progressif sont très importants pour moi en termes de phrasé. » Et puis l’Art de la Fugue qu’il écoute au moins une fois par semaine, beaucoup de Liszt en ce moment, et en musique contemporaine Enno Poppe, Ann Cleare et Evan Johnson...

Cette diversité et cette ouverture sont pour lui garantes de la liberté de l’artiste : « Le compositeur est pour moi aujourd’hui totalement libre ; il n’y a jamais eu autant d’esthétiques simultanées, et je pense moi-même appartenir à un courant synthétiste, héritant conjointement de la New Complexity, du spectralisme, avec une conscience orchestrale bien « française ». Il est important qu’il y ait une pluralité esthétique, et même si mes goûts personnels ne vont pas en faveur d’une musique néo-tonale, je pense que la variété des mondes sonores est importante ; le seul facteur qui aide un compositeur à être foncièrement libre est sa maîtrise de l’écriture, son métier. »

Crédits photographiques : © Hugo Lavesque ; Avec Musica Nigella © Jean-François Tourniquet ; © Maxime de Bollivier

Propos recueillis en décembre 2019

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