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Fin du cycle Mahler d’Alexandre Bloch et l’Orchestre national de Lille

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Lille. Salle du Nouveau Siècle. 16-I-2020. Gustav Mahler (1860-1911); Symphonie n° 9 en ré majeur. Orchestre national de Lille, direction : Alexandre Bloch

L’ et son directeur musical depuis quatre ans, le surdoué et enthousiaste auront mené en à peine douze mois le projet titanesque et un peu fou, vu le délai imparti, d’une intégrale mahlérienne en concert, donnée dans l’ordre chronologique. Ce cycle s’achève par la quasi-testamentaire Symphonie n°9.

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Au fil de son long mandat lillois, avait abordé Mahler tant au concert qu’au disque pour des résultats parfois plus qu’honorables, sans être totalement convaincants. Son successeur Alexandre Bloch, en fonction jusqu’en 2024, à la tête d’une phalange considérablement rajeunie et enthousiaste, s’est lancé au mitan de son mandat dans l’aventure d’un cycle en concerts des neuf symphonies achevées du compositeur autrichien, avec la force tranquille de la ténacité et de la conviction, et un évident esprit de fervente communion avec ses musiciens.

Avec cette presque ultime Neuvième Symphonie – la Dixième demeurera inachevée – Mahler atteint sans conteste une dimension méta-musicale du geste compositionnel, ici mélange d’un irrépressible amour de la vie et d’une profonde résignation au fil des mouvements, entre morbidezza tragique et dérision grotesque ou sublimée, face au destin et à la mort tant appréhendée. Si le romantisme y brille de l’extinction de ses derniers feux au fil de l’adagio final, si l’ancrage tonal de chaque mouvement demeure incontestable, Mahler y fait montre, (et l’a parfaitement compris et restitué) d’une incroyable modernité, où la hauteur de vue, l’inspiration et la nostalgie voisinent avec l’évocation du commun ou du trivial. Les tensions harmoniques sont parfois insoutenables et dignes des jeunes loups viennois contemporains Schönberg et Berg au fil de l’immense andante commodo initial, les ländlers parodiques du scherzo annoncent la « nouvelle objectivité » d’après-guerre par leur motorik décalée ou leur humour grinçant et noir en total contraste avec la quasi polytonalité, à la Charles Ives, et la vitesse éruptive des énoncés du démoniaque rondo-burlesque.

Alexandre Bloch connaît donc « son » Mahler et assume pleinement les aspects multiples et parfois contradictoires de la partition. L’intérêt du discours ne se relâche jamais, et l’on repense au fil de cette interprétation fervente à l’aphorisme de Mahler : « bâtir un monde ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit, pour ce jeune chef : unifier dans la diversité de son expression le geste musical et symphonique, en un message quintessencié qui sublime l’œuvre.

Certes au seuil du gigantesque andante commodo liminaire, chef et orchestre semblent précautionneux, un peu hésitants dans leur démarche un peu verte. Tout gagnera en assurance – et en intérêt – au fil des mouvements de cette vaste odyssée.
Au sein du premier temps, donc, Alexandre Bloch semble d’avantage guidé par la continuité mélodique (l’énoncé du premier thème est d’une rare éloquence) que par les contrastes dynamiques ou la tension dramatique du discours : l’un des sections les plus tourmentées de l’œuvre, tout l’épisode marqué « mit Wut » – avec fureur- nous semble pris un peu trop sagement ou ailleurs le passage noté « mit höchster gewalt » (avec la plus grande force) suivi d’une pesante marche funèbre – climax funèbre de toute l’œuvre – apparaît par trop précipité et un peu indifférent. Par contre, la lisibilité des lignes est partout assumée, notamment dans l’inquiétante étrangeté de la géniale et très libre polyphonie entretenue par flûtes, cors et cordes graves (mesures 376 et suivantes) à la réexposition. La coda aboutissant lentement à la résolution harmonique et enfin au silence est menée de main de maître– avec notamment un très sensible et touchant solo de violon d’Ayako Tanaka, brillante premier violon super-soliste.

Le deuxième mouvement permet à toutes les forces orchestrales de se ressaisir avec brio et cohérence. Rarement l’alternance entre ländlers patauds ou nostalgiques et valses folles et éperdues, parfois longuettes sous d’autres baguettes, nous aura semblé aussi finement menée dans sa progression psychologique. Le coruscant rondo-burlesque, sans aucune précipitation malséante et avec un trio central vraiment apaisé et recueilli, oasis de paix au sein de cette page « infernale», permet à tous les pupitres – notamment de sensationnels cuivres – de faire montre d’une virtuosité tant individuelle que collective irrésistible. Tout le fascinant adagio final, pudique et vibrant à la fois, chemine irrésistiblement sans grandiloquence ou pathos déplacés vers cette hallucinante et éthérée coda où la musique se résigne progressivement à sa propre disparition. Notons en particulier l’extrême soin apporté aux coups d’archets et la grande cohésion des pupitres de cordes, extrêmement sollicités en ce périlleux final, avec une coda morendo en totale apesanteur, bouclant ce soir donc à la fois l’œuvre et la totalité du cycle mahlérien lillois, comme au terme d’un long voyage. Le public conquis et hypnotisé reste silencieux et recueilli de nombreuses et longues secondes avant de se résoudre enfin à applaudir à tout rompre un Alexandre Bloch et un orchestre ce soir souvent touchés par la grâce.

Crédit photographique : Alexandre Bloch © Ugo Ponte / ONL

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