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À Berne, povera Butterfly

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Berne. Konzert Theater. 20-I-2020. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, drame lyrique en 3 actes sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de David Belasco tirée d’un récit de John Luther Long. Mise en scène, décors et costumes : Nigel Lowery. Dramaturgie : Gerhard Herfeldt. Avec Lana Kos, Cio-Cio San ; Xavier Moreno, Pinkerton ; Todd Boyce, Sharpless ; Eleonora Vacchi, Suzuki ; Andries Cloete, Goro ; Giacomo Patti, Yamadori ; Philipp Mayer, L’oncle Bonzo ; Réka Szabó, Kate Pinkerton ; David Park, Le commissaire impérial/L’officier du registre. Chœur du Konzert Theater Bern (dir.: Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Péter Halász

Succombant comme beaucoup de théâtres d’opéra à l’emprise du « regietheater », cette production bernoise de Madama Butterfly de combine les invraisemblances historiques avec la caricature du livret pour offrir un Puccini désincarné de toute humanité.

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Parfois, un critique musical se retrouve devant des défis compliqués. Par exemple, doit-il assister à un opéra mis en scène par un metteur en scène qui ne l’a pas convaincu lors de ses précédents spectacles mais chanté par une artiste dont les contributions passées l’ont enthousiasmé ? C’est le dilemme devant lequel votre serviteur s’est trouvé avec cette production de Madama Butterfly. Ne sachant qui privilégier, c’est finalement la musique de qui aura fait pencher la balance.

Alors, une fois de plus, les incohérences de la mise en scène arrangent une histoire à l’idée que s’en fait un metteur en scène oubliant l’aspect humain de l’intrigue. semble n’avoir aucun réel sens du drame. Giacomo Puccini et sa musique en disent plus sur le désespoir tragique de cette femme et de son enfant abandonnés par un amant indifférent que le metteur en scène anglais. Pour être dans la modernité du théâtre actuel, il fait fi du pathos, de l’italianité, du drame, de l’humain. Mais comme il nous donne à voir, alors il faut bien s’y plier. Mal (voire pas) dirigés, les protagonistes alignent des saynètes faites de petits bouts accolés les uns aux autres sans qu’on ressente la moindre continuité. Et pis encore, la vérité historique s’affuble d’une ignorance coupable. Peut-être est-ce le résultat d’une inspiration sublimée et subite, d’une expression artistique moderne. Possible, mais qu’il soit permis d’en douter.

Le rideau se lève sur le décor du pont du bateau du lieutenant Benjamin Franklin Pinkerton. Une grosse cheminée noire au centre crache sa fumée pendant que depuis les cintres pendent des panneaux où sont peintes des fleurs orangées aux allures enfantines. Tout de noir vêtu, le pistolet à barillet dans son étui de cuir (trop neuf) au côté, la ceinture garnie de balles, le lieutenant Pinkerton ressemble plus à un cowboy qu’à un commandant de vaisseau de la marine américaine. On prépare une fête kitch pour l’arrivée de Cio-Cio-San qui, déjà américanisée, se présente en robe à crinoline. Avec un trois-mâts arrimé à l’horizon, on doit être aux alentours des années 1850. Au deuxième acte, nous sommes trois ans après le mariage de Pinkerton et Cio-Cio-San. L’enfant du couple a trois ans. Changement de décor : Madama Butterfly attend le retour de son mari rentré aux États-Unis. Elle habite un immeuble quelconque dans le port avec des grues portuaires dont les flèches sont éclairées d’une lampe rouge – probablement en prévision des avions de la Japan Airlines qui sillonneront les airs cent ans plus tard. Quelles avancées technologiques en si peu de temps ! À l’image de cette déroutante guirlande de lampes –électriques bien sûr- clignotant au-dessus de la porte de la maison de Butterfly.

Passées ces incongruités scéniques, l’aspect musical de cette production reste très certainement directement influencé par le spectacle théâtral. Avec un décor vulgairement coloré, incompréhensiblement décalé dans le temps, des costumes souvent inadéquats, quel chef d’orchestre peut se sentir transporté, voire inspiré ? Ce pourrait être l’excuse à la direction d’orchestre pas très musicale de . Reste que le ne convainc pas. Avec des cordes imprécises, bruyant, manquant de legato, de lyrisme, il apparaît mal à l’aise dans cette partition où prime la subtilité, la finesse interprétative et les couleurs si particulières aux musiques pucciniennes. D’ailleurs le parasitage visuel d’une pantomime (qui explique ce qu’on va voir !) permet d’entendre sans trop l’écouter l’Intermezzo du deuxième acte.

MadamaButterfly.02Sur le plateau, la valeureuse prise de rôle de la soprano (Cio-Cio-San) s’articule plus dans la performance que dans l’interprétation. Si elle tient crânement le rôle tout au long de la soirée, si ses aigus restent percutants sans qu’ils soient pour autant acides, ou exagérément poussés, le registre grave souffre d’un certain manque de puissance. Verdienne accomplie, elle nous avait conquis dans Il Trovatore en 2018 sur cette même scène bernoise ; sa Cio-Cio-San mérite encore un approfondissement du personnage que de meilleures mises en scène lui feront sans doute découvrir. Il faut avouer qu’à ses côtés, le ténor (Pinkerton) ne donne pas dans la dentelle. S’il possède indéniablement le registre vocal du rôle, une diction correcte, son chant projeté constamment en force oblige peu à peu à élever le volume sonore de sa voix. Commence alors une joute aux décibels du genre : « Tout ce que tu chantes, je peux le chanter aussi, mais plus fort ! » qui n’apporte rien à l’esprit de l’œuvre. En outre, campe une insupportable caricature du personnage en surjouant les situations. Ses insistantes mimiques, ses tics, à chaque parole chantée par ses collègues, attirent les regards sur sa personne alors qu’il n’est pas dans le champ de l’action immédiate. À leurs côtés, la mezzo (Suzuki) reste encore sur une retenue vocale qu’on lui aimerait voir abandonner parce que la voix est belle et l’actrice présente (si dirigée). Toujours aussi fascinant et talentueux acteur, Andries Cloete campe un excellent Goro. (Sharpless) trouve dans ce rôle une vocalité à l’exacte mesure de son instrument et on se plait à l’entendre chanter avec une noblesse du timbre parfaitement en phase avec le personnage.

Quand tombe le rideau, et que la musique cesse sur cet accord non résolu de la partition, laissant imaginer une suite à l’affaire, le public, surpris, applaudit après un long silence qui semble durer plusieurs dizaine de secondes et une timidité écrasante que le temps passant n’arrivera pas à dérider.

Crédit photographique : © Janosch Abel/Konzert Theater Bern

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Berne. Konzert Theater. 20-I-2020. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, drame lyrique en 3 actes sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de David Belasco tirée d’un récit de John Luther Long. Mise en scène, décors et costumes : Nigel Lowery. Dramaturgie : Gerhard Herfeldt. Avec Lana Kos, Cio-Cio San ; Xavier Moreno, Pinkerton ; Todd Boyce, Sharpless ; Eleonora Vacchi, Suzuki ; Andries Cloete, Goro ; Giacomo Patti, Yamadori ; Philipp Mayer, L’oncle Bonzo ; Réka Szabó, Kate Pinkerton ; David Park, Le commissaire impérial/L’officier du registre. Chœur du Konzert Theater Bern (dir.: Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Péter Halász

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