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Pour en finir (enfin) avec le Regietheater

Respect devant les spécialistes : il y a des experts qui savent reconnaître le Regietheater, calculer la part de Regietheater dans une mise en scène d’opéra, définir les caractéristiques précises de ce style qu’est, paraît-il, le Regietheater ; mais diable, au fait, qu’est-ce donc que ce mot qui a toutes les aspérités que l’antigermanisme persistant des Français attribue à la langue de Goethe ?

Historiquement, le Regietheater est un tournant : c’est le moment où la responsabilité esthétique et intellectuelle d’un spectacle de théâtre n’a plus été entre les mains des acteurs, mais entre celle d’un responsable unique, le metteur en scène. Autant dire que ça ne date pas d’hier, même si le mot ne s’est imposé dans le vocabulaire quotidien des critiques de théâtre d’outre-Rhin que dans les années 1970, pour désigner le travail de metteurs en scène soucieux de dynamiter l’art d’un théâtre qu’ils jugeaient trop fondé sur le texte, trop soucieux de n’en livrer qu’une besogneuse image scénique au détriment de la force de subversion que le théâtre pouvait porter.

Et aujourd’hui, qu’est-ce que le Regietheater ? Une insulte, et rien de plus. Une insulte au sens à la fois précis et flou : est Regietheater tout ce qui a l’air moderne (et ce qui est moderne, on le sait, c’est mal). Le débat est libre en matière de mise en scène d’opéra comme ailleurs, mais peut-on débattre face à un présupposé aussi radical en même temps que superficiel ? Peut-on argumenter face à l’argument-massue de la « fidélité à l’œuvre », quand l’œuvre semble pour ceux qui l’utilisent limitée à ses didascalies ? Qu’y a-t-il d’inacceptable dans une comtesse des Noces de Figaro qui, en jeans et en baskets, en sera comme une autre réduite à « rechercher l’aide d’une de mes servantes » ? Ce n’est ni plus laid que les absurdes grandes robes XVIIIe qui sont censées être fidèles à une réalité d’époque, ni un affront fait à l’œuvre : quand on a le privilège d’aller à l’opéra, peut-être peut-on faire l’effort minimal d’accepter la coexistence de plusieurs niveaux de lecture, l’un n’abolissant pas l’autre, les époques pouvant dialoguer sans se masquer l’une l’autre. Mozart mis en scène par est de son temps tout autant qu’il est du nôtre.

Certains, trop souvent, vont jusqu’à jouer de l’argument de la maladie mentale (le metteur en scène qui soigne ses fantasmes et ses perversions aux frais des spectateurs) ; c’est non seulement sans fondement, mais c’est aussi une stigmatisation inacceptable des véritables malades, qu’ils semblent vouloir interdire de créer. Les artistes, qui plus est les artistes « modernes », réduits au rang de malades mentaux ? Les hôpitaux psychiatriques de la défunte URSS et les expositions d’art dégénéré d’un temps pas si lointain connaissent la chanson.

Il y a, bien sûr, des amateurs d’opéra d’aujourd’hui qui utilisent le terme Regietheater en le revendiquant : c’est une manière de retourner l’injure en l’assumant, mais ils ne croient certainement pas à la cohérence du terme. Ceux qui l’utilisent, sans nuance, comme une injure semblent y voir une cohésion, une collusion, voire une conjuration, à base de kalachnikovs, de SS, d’indécentes nudités, de violence gratuite et de scatologie – éléments qui ont existé à un moment sans doute nécessaire de l’évolution du théâtre allemand, dont on trouve des traces épisodiques, mais qui ne constituent certainement pas une description du théâtre musical d’aujourd’hui. Quel rapport y a-t-il entre l’esthétique d’un et celle d’un , entre les spectacles de et ceux de ? Chacun d’eux, et bien d’autres encore, y compris un qui a su se concilier les plus conservateurs en habillant ses spectacles d’oripeaux « d’époque », a son identité propre. Chacun alterne spectacles réussis et spectacles moins réussis, mais tous ont un point commun : ils n’illustrent certes pas l’œuvre qu’ils mettent en scène, mais ils s’en emparent avec le souci d’en explorer tous les aspects, au risque d’ébranler nos certitudes et notre confort.

Sans doute cette exigence, cette ambition esthétique et intellectuelle, ce courage à affronter les côtés les plus sombres des œuvres qu’ils affrontent, sont-ils déplaisants pour ceux qui ne veulent voir dans l’opéra qu’un aimable divertissement pour oublier le quotidien ; tant de morts, des tortures en direct (Tosca), des meurtres d’enfant (Jenůfa), à l’occasion la guillotine (Dialogues des Carmélites) ou la tuberculose (la liste est longue), quoi de plus divertissant, en effet ? Mais leur combat est d’arrière-garde : il n’y a plus de véritable débat autour de la mise en scène d’opéra. Le débat, d’une part, s’est ensablé. On sait ce qu’on va voir quand on va à l’Opéra de Stuttgart ou au Met, et les publics existants de ces deux institutions s’en satisfont. Mais cette apparent partage du monde ne peut masquer la victoire de ceux qui croient à la force théâtrale de l’opéra : ce n’est pas un hasard si l’art lyrique n’est nulle part aussi vigoureux qu’en Allemagne, où le public, jusque dans des villes moyennes, soutient ses artistes avec beaucoup d’exigence, mais aussi beaucoup d’enthousiasme.

Mais bien sûr, nous répète-t-on depuis trente ans, le Regietheater (certains utilisent encore le vieux mot eurotrash) est un modèle en fin de course, et sa fin est promise depuis si longtemps qu’elle finira bien par arriver. À la seule condition, bien sûr, qu’une nouvelle génération d’artistes vienne pour offrir au public ce que, paraît-il, il réclame à cor et à cri : un théâtre où la vertu suprême est la conformité, où chaque mot et chaque note sont magiquement transmutés sur scène. D’aucuns s’y essaient – on connaît la brillante réussite de la Mireille dérisoire par laquelle avait ouvert son mandat, comme l’entreprise de retour au paradis perdu d’Alexander Pereira à Salzbourg, naufragée à peine commencée, et ceux qui ont vu les pénibles reconstitutions d’opéras baroques par , présentées entre autres à Versailles et au DVD, se gardent bien d’y revenir. Vous qui faites du Regietheater votre ennemi, au-delà des slogans et des simplismes, que proposez-vous ?

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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  • paul

    A l’instar de tant de concepts, le Regietheater peut être la pire et la meilleure des choses. J’en redemande quand il est signé Felsenstein, Strehler,Chéreau, Marthaler, etc. Jai moins d’indulgence que l’auteur de l’article pour ceux chez qui leurs propres fantasmes tiennent lieu d’analyse de l’oeuvre.

  • Béatrice Cramoix

    Mais pas un mot sur la musique dans ce discours! Je continuerai toujours à penser que les vocalisations chez Mozart par exemple ne se satisfont pas vraiment de haillons et de cigarettes. Lorsque j’assiste à ce genre de mise en scène combiné avec cette sorte de musique, j’ai l’impression de regarder un spectacle télévisé en même temps que j’écoute un CD sur ma chaine hifi. Et je suis juste déstabilisée et énervée.

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